Se séparer avant de se détester

Dans notre inconscient collectif, la séparation est un échec. Pour qu’un couple soit réussi, il faudrait que ce soit la mort qui nous sépare ; comme si le veuvage était préférable à la séparation. Alors on a tendance à s’accrocher à l’idéal du couple jusqu’à ce qu’on n’en puisse plus. Pourquoi est-ce si difficile de se séparer avant que la vaisselle vole ?

Un baiser à travers un voilage - dessin numérique au crayon

Se séparer avant de se détester (ref. photo (c) wowporn.com)

(avertissement – cet article se chevauche pas mal avec un autre article récent. Mais c’est quand même pas tout à fait la même chose)

Un couple qui "a marché", c’est quand l’un des deux meurt ?

Qu’est-ce qu’une histoire de couple "réussie" ? La réponse est probablement aussi diverse que de savoir ce qu’est une vie réussie. Pourtant, à voir comment on est prompt à qualifier d’échec toute séparation, il semble que notre seul critère d’appréciation pour la réussite d’un couple soit sa durée. La réussite ultime étant quand la mort de l’un des partenaires met fin à l’aventure.

Quand un couple est en instance de séparation, l’entourage conclut souvent que "ça n’a pas marché" — ça me hérisse d’entendre dire ça, quand ils ont vécu de belles années, qu’ils ont eu de beaux projets, et à plus forte raison quand ils ont eu des enfants. J’ai envie de répondre que bien sûr que si, ça a marché ; mais que par contre, selon comment ils se séparent, c’est maintenant qu’ils vont pouvoir sinon tout rater, du moins tout gâcher, s’ils s’accrochent un peu trop longtemps et que la séparation intervient trop tard, quand la relation est vraiment au bout du rouleau.

D’ailleurs, si on était rationnel, il vaudrait mieux partir un poil trop tôt. En effet, il est beaucoup moins grave de se séparer trop tôt pour finalement changer d’avis et se remettre ensemble ensuite plutôt que se séparer trop tard et se haïr à vie. Je suis d’ailleurs persuadé qu’une grande partie des torts que les divorces causent aux enfants ne vient pas de ce que les parents se séparent mais qu’ils se déchirent, qu’ils s’insultent par gamins interposés, qu’ils utilisent la garde comme monnaie d’échange. On peut comprendre que nos parents ne soient plus amoureux. C’est beaucoup plus difficile de comprendre comment les deux personnes qui nous ont donné naissance et nous ont aimé peuvent finir par se haïr.

Alors pourquoi cet acharnement thérapeutique à vouloir faire durer le couple jusqu’à ce que tout le monde en souffre ?

La prime culturelle à la durée

Je crois qu’une partie de la réponse est dans notre inconscient collectif, quand on dénigre les pipole qui sont restés ensemble "à peine trois ans", quand on vénère les couples rien qu’à la durée, quand la succession des noces de métaux lourds (d’or, de plomb, de cadmium…) ressemble à des grades militaires et fait la fierté des époux.

Quand je dis (et je dois l’avouer, parfois avec une touche de vanité ambivalente) que je suis avec ma femme depuis plus de 20 ans, les gens y vont tous de leur petit commentaire admiratif. Si à la place je devais avouer que je fais toujours le même boulot ou que je vis toujours dans le même appart depuis le lycée, les remarques seraient probablement moins élogieuses.

Ainsi, en érigeant la durée comme principal critère de réussite, notre culture nous incite mécaniquement à faire durer au-delà du raisonnable.

"Sauver son couple", comme si c’était une personne

Il y a aussi un effet d’attachement à l’idéal du couple en général plutôt qu’à la réalité de son couple en particulier. Surtout si on a beaucoup investi dans ce couple. Aidé par nos schémas mentaux, le couple acquiert dans l’esprit des partenaires une valeur à part entière, une existence propre. Le couple devient une personne morale qui transcende ses participants, un peu comme au sein des sociétés féodales quand la "famille" primait sur ses membres.

Autant ce mode de réflexion se comprend pour un groupe large qui survivra aux individus ; autant pour un couple, c’est idiot puisque par définition le couple s’arrête quand l’un des deux s’en va. Et l’idée qu’il y ait un bénéfice moral à vouloir à tout prix "sauver son couple" quand on n’y trouve plus son compte est absurde et pourtant encore très répandue.

Le couple est un trop petit clan

Ceci rejoint d’ailleurs ce que j’ai récemment raconté sur le fait que le couple occupe maintenant dans nos esprits la place qu’est sensée occuper le clan, la tribu, le groupe parafamilial. Sauf que le couple est bien trop petit pour qu’on puisse lui faire endosser les rôles que jouait le clan dans l’histoire de l’humanité et qu’il joue encore dans notre instinct de primates sociaux.

Quand chacun compte quasi-exclusivement sur son couple pour assurer son soutien affectif, social et matériel comme s’il s’agissait d’un groupe plus vaste, la séparation est une terrible déchirure. Et pour celui qui ne veut pas partir, le divorce ou le veuvage équivaut alors au bannissement. C’est une dure punition pour quelqu’un qui souvent n’a rien fait pour mériter ça. La peur panique de l’exil conduit alors à des comportements irrationnels qui empirent le climat de la séparation tout en la retardant coûte que coûte.

L’effet du modèle binaire

Il y a peut-être enfin un effet un peu plus subtil, probablement lié à notre modèle exclusif du couple, lequel nous fait voir la séparation de façon très binaire.

Tant qu’on n’a pas encore décidé de partir, on est encore 100% dans son couple. Mais du jour où la balance bascule et qu’on décide que la séparation est au bout du chemin, c’est comme si on n’était déjà plus là.

La veille on se raccrochait encore aux bons souvenirs, aux qualités irremplaçables de l’autre, à tout ce qui pardonne les difficultés. Et le lendemain, on empile les griefs pour se convaincre qu’on a pris la bonne décision. L’attachement devient agacement, la patience se mue en hargne, l’amour se change en haine. Dès lors qu’on a compris que l’autre ne serait plus toujours tout, on décide qu’il ne sera jamais plus rien. Inconsciemment pour rendre la décision encore plus irréversible et brûler ses vaisseaux, on en vient parfois à des paroles odieuses et des actes irréparables.

Peut-être que si on avait une notion un peu moins binaire du couple, on pourrait choisir de s’éloigner progressivement, sans totalement tourner le dos ni se permettre de dire merde à ce qu’on a vécu.

Quatre aphorismes en guise de conclusion

Donc en prenant le contre-pied de ces quatre travers, ça donne :

  • La durée n’est pas un critère de réussite
  • Les partenaires sont plus importants que le couple
  • Il est bon d’avoir un clan plus large que son couple
  • La séparation n’est pas la fin de la relation

Ça et quelques règles élémentaires de respect, de dialogue et d’écoute.

20 réponses à “Se séparer avant de se détester

  1. Quand on aura compris que l autre ne nous appartient pas….On aura je pense tout compris du couple…Ayant été une enfant d un couple qui s est détesté ,j ai essayé et j essayerai de ne pas faire subir ça a mes enfants…

    • On peut savoir que l’autre ne nous appartient pas mais paniquer quand même à l’idée de le voir partir (la perspective du bannissement de notre trop petit clan) et cette panique induit des comportements irrationnels de possessivité, de jalousie, de manipulation, d’abus de toutes sortes.

      • Tout à fait d’accord, mais c’est très théorique car les relations humaines sont basées sur l’irrationnel, donc, en période de crise, difficile de demander à un couple d’agir rationnellement.
        Enfin ils peuvent essayer …

      • "les relations humaines sont basées sur l’irrationnel" : je comprends mieux ;-)
        Effectivement, dur dur de raisonner en temps de crise, c’est bien pour ça que je propose qu’on tâche de se séparer raisonnablement avant la crise. Et ça serait plus facile à faire s’il n’y avait pas toutes ces oeillères culturelles et inconscientes qui veulent absolument retarder le moment où on se posera les vraies questions.

  2. J’ ai des exemples ( plusieurs!) de couple qui se sont séparés puis remis ensemble après une année ou deux. Souvent des couples qui semblaient très unis mais qui avaient ressenti soit le besoin soit l’urgence de vivre séparément des choses. c’ est une belle possibilité aussi et qui évite certaines rancoeurs.

    • J’ai aussi l’exemple de couples qui se sont séparés après que l’un-e a succombé aux sirènes d’une nouvelle idylle et qui se sont reconstitués après l’atterrissage de ladite idylle. D’où la recommandation de Françoise Simpère : pas de décisions irréversibles pendant la phase passionnelle. En l’occurrence, c’était réversible. Heureusement.

  3. Je suis en plein dans ce cas de figure….rencontré une femme merveilleuse aprés 27 ans de vie commune sans histoire….d’ailleurs surtout trop calme….la nous nous séparons avec ma femme avant d’ arriver au point critique et finir par se hair !!! l’intelligence et la Sagesse étant pour nous de préserver le meilleur de chacun…son Humanité,l’intelligence du Coeur,la grandeur d’Ame….
    Faut il forcément tout casser pour reconstruire….?

  4. J’aimerais changer ma relation dans laquelle je ne m’épanouis pas! Seulement, j’ai en tête que c’est possible de changer la relation sans devenir des ennemis! Sans devenir des étranger l’un pour l’autre après toutes ces années! Mais,je ne sais comment faire! Si ça continue comme ça, mon étincelle de vie s’éteint! Si la relation se brise, je me sentirai très mal aussi! Alors, comment procéder?

    • Peut être simplement changer le regard que tu portes sur elle et savoir (re)trouver en elle ce qui t’a fait vibrer ou fondre les premiers temps pour pouvoir redevenir celui qui la faisait vibrer et fondre. Par petites touches bien sûr pour ne pas l’étouffer si elle s’éloigne être à l’écoute de ce qu’elle aime et de ce qui l’exaspère et de nouveau dans la séduction tout simplement

  5. C’est vrai. Si le couple se séparait avant de se détruire on pourrait dire s’entre- tuer, il y aurait moins de difficultés. On attend de se détester avant de se séparer, on le fait pour les enfants. Ce n’est pas vrai, ce n’est pas bon pour les enfants. Je sais pour avoir passer par là, les enfants seraient mieux de voir leurs parents séparés que de les voir se chicaner. On attend toujours trop longtemps. On endure, on endure, la boule au creux de l’estomac grossie, grossie et vlan elle éclate. C’est trop tard, on se déteste celui qui s’est fait repousser ne le prend pas et il détruit l’autre. Parfois même les enfants servent de porte paroles pour transmettre les dires de l’autre. Pas plus fine que les autres, moi je l’ai avertis de ne pas se servir des enfants comme porte parole. Le téléphone existe.N’attende pas comme le dit l’article que tout soit mort pour se séparer, faites le, le temps qu’il reste une petite étincelle et attendez que la poussière soit retombée avant d’entreprendre les démarches comme : la garde de l’enfant, la pension alimentaire. Bonne chance à ceux et celles qui en sont rendus là. Je ne mentirai pas, ce n’est pas facile pour aucun couple. Il faut savoir mettre de l’eau dans notre vin et parfois on met du vin dans son eau. Pas tout à fait la même chose.

  6. Cette tyrannie de la "durée" est vraiment insoutenable, comme si l’intensité de l’amour se mesurait au gré des années. Aujourd’hui les personnes vivent leurs histoires comme on construit une carrière professionnelle : pour certains ce système marche à merveille, pour d’autres moins. Certaines histoires ont beau être éphémères, le souvenir qu’on en garde nous poursuit toute notre vie. Peut-on dans ce cas parler d’échec ? Je ne crois pas. Le véritable échec étant justement de continuer à s’enterrer dans des relations qui ne "marchent" pas, sous couvert de la "durée" et d’une "sécurité sentimentale".

    • Et même dans une carrière professionnelle, on ne reproche plus jamais à quelqu’un d’avoir changé de poste au bout de quelques années, si ça l’a aidé à progresser ou s’il s’y est éclaté. On de dit pas "ah, tu n’es resté adjoint à la responsable des ventes que trois ans — ça n’a pas marché, alors…"

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    • D’un côté, j’ai envie d’écrire que j’espère que c’est pas l’article qui est responsable de la rupture – et d’un autre côté, je me dis que si c’est la rupture la plus belle de votre vie, il faut que j’arrête de considérer (comme justement je le dis dans l’article) que fondamentalement une rupture est quelque chose de mauvais.

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