Il faut tout un village…

Ça fait un bout de temps que je me demande comment aborder la question des enfants dans le contexte du couple libre ou du polyamour. Je crois que les homophobes « pour tous » m’ont fourni un début de réponse.

Polyamour et enfants : de toute façon, il faut tout un village

Il faut tout un village (ref. photo by iHennings on flickr)

C’est en entendant la teneur des débats sur le mariage pour tous et les discours odieux contre le droit à l’adoption des couples homosexuels que j’ai fini par piger un truc. J’étais juste carrément pas d’accord avec tous les vieux réacs qui disent qu’il faut un père et une mère pour élever un enfant, et qu’en l’absence de ces deux rôles – si possible bien distincts – on compromet le développement de l’enfant. Je ne reviendrai pas sur le fait que les pères absents et les mères célibataires sont infiniment plus nombreux que les couples homosexuels. Je peux faire une brève allusion à mes parents chez qui les rôles étaient passablement mélangés sinon inversés. Mais je veux surtout dire à quel point l’idée de considérer la figure du couple parental hétérosexuel comme condition nécessaire et suffisante au bon développement de l’enfant est minablement réductrice.

Revenons aux bases scientifiques. Il ne faut pas confondre la conception avec le développement de l’enfant. La première nécessite un père et une mère (voire, en toute rigueur seulement un spermatozoïde, un ovule et un milieu). Mais depuis même avant l’aube de l’humanité, le second a été assuré par un clan. Ca ne fait qu’à peine 100 ans (et encore uniquement chez les bourgeois et seulement en Occident) que les enfants grandissent ailleurs que dans un vaste clan para-familial. Clamer qu’un père et une mère sont tout ce qu’il faut pour un enfant est un exemple flagrant d’ethnocentrisme, tellement étriqué qu’il n’arrive pas à dissimuler l’éléphant d’homophobie et de bien-pensance victorienne qui se cache derrière.

  • Quid des frères et soeurs ? Dira-t-on que le développement de l’enfant est compromis pour les enfants uniques ?
  • Quid des copains d’école ? Il faudrait interdire l’enseignement à domicile puisque la construction de l’enfant passe la sociabilisation parmi d’autres enfants, fût-elle dans le cadre ringard de l’école républicaine.
  • Quid des grands-parents ? Comment assurer la transmission des valeurs intergénérationnelles quand on ne se voit qu’aux fêtes ?
  • Quid des oncles et des tantes ? Des voisins, des voisines, des amis des parents, de la nounou, des profs ?

A part la fonction reproductrice, qu’apportent de si spécial le père et la mère pour qu’il faille les considérer eux comme indispensables, et tous les autres comme optionnels ?

Il faut tout un village pour élever un enfant. Et j’en suis totalement convaincu. Un couple hétéro qui élève consciencieusement un enfant dans l’isolement claustrophobe d’une cellule familiale prive l’enfant du village dont il a besoin. Par contraste, les relations polyamoureuses élargiront forcément l’horizon des adultes et des autres enfants qu’un môme sera amené à côtoyer. Les enfants s’en fichent bien de savoir combien ils ont de pères ou de mères, de beaux-pères, de belles-mères, de grands-parents, de copines du papa, d’amis de la maman, de tantes, de voisines, de cousins, de grands demi-frères et de demi-moyennes soeurs… tant qu’ils en ont pas mal.

Et quand on craint que les enfants supportent mal d’être trimballés dans des gardes partagées et autres arrangements de garde fluctuante, il faut se rappeler que l’humanité a essentiellement une histoire de nomadisme, où la seule chose qui importait pour les gamins, ce n’était pas d’avoir une chambre à eux mais un clan qui les aime et sur lequel ils peuvent compter. Il vaut mille fois mieux avoir de nombreux parents dont certains sont séparés mais dont l’amour et la joie de vivre se sentent au quotidien plutôt qu’un père et une mère uniques mais malheureux ou en colère et qui se forcent à rester ensemble « pour les enfants ».

20 réponses à “Il faut tout un village…

  1. Hello,
    Je suis une nouvelle lectrice (et j’ai rattrapé tout mon retard, j’ai tout lu !).
    Tout d’abord, tes dessins sont superbes. Mais il faut écouter Maïa : un peu plus d’hommes à poil ça serait génial😉
    Ensuite, je pense avoir « relativement » compris le concept du polyamour et l’attachement au projet commun, mais une question me taraude : comment peut-on gérer plusieurs relations si les projets communs se révèlent antagonistes ? Est-ce-qu’il y a une relation placée au dessus des autres ? Par exemple, admettons qu’une femme ait 2 amants et qu’elle souhaite avoir un enfant avec l’amant n°1, mais que l’amant n°2 ne veuille pas d’enfant, malgré tout ça le concerne aussi, non ? Comment ça se gère ?
    Je trouve ça déjà tellement compliqué d’être sur la même longueur d’onde avec une seule personne…🙂
    Bonne soirée,
    Claire

    • Bienvenue, et bravo.
      Pour les mecs à poil, c’est au programme. Envoyez-moi des liens si vous en trouvez des chouettes. La difficulté c’est de trouver une photo qui soit vaguement dans le thème. Et comme il y a bien plus de photos de nanas que de mecs, c’est plus vite trouvé. Mais oui, c’est le but.
      Pour la question polyamoureuse avec enfants, il faudrait poser la question sur le forum polyamour.info. De toute façon, il n’y aura pas de réponse standard – chaque situation sera différente. Mais c’est pas simple non plus en version « exclusive-successive », donc je ne vois pas en quoi ça serait insurmontable.

  2. Mais pourquoi cette tendance a la comparaison type peste et cholera?
    Pendant une manif (mais ailleurs aussi..interviews etc..) jai aussi entendu que cest mieux les homosexuels que les divorcés hetero pour les enfants. (ce qui laisse supposer tte de m une hierarchie, le must ce sont les heteros heureux!)
    Pourquoi il faudrait un mieux que…?
    Ne peut on etre bien tout court?🙂

    Je sais, jentends votre discours qui s’ancre dans une societe où ca marche comme ça..

    Sinon ca m a fait du bien qd meme.. Parce que poly ou pas, quand il y a separation, cest bien que le clan perdure pour le mouflet..

  3. Il faudrait peut-être que j’amende une phrase ici ou là. Le but n’était pas de comparer mais de :
    – remettre en cause le dogme du « il faut un père et une mère »
    – déculpabiliser les gens qui ont des styles de vie où il y a plus qu’un père et une mère

  4. Pingback: Pour le meilleur et pour le pire – ça dépend quel pire | les fesses de la crémière·

  5. « Ca ne fait qu’à peine 100 ans (et encore uniquement chez les bourgeois et seulement en Occident) que les enfants grandissent ailleurs que dans un vaste clan para-familial. »

    Cette idée me semble être un préconçu. Les recherches effectuées dans la foulée des travaux de l’historien anglais Peter Laslett ont bien mis en évidence l’extraordinaire stabilité des modèles familiaux et l’absence de bouleversement à l’orée du XIXème siècle.
    Laslett lui-même a par exemple montré, par l’étude de recensements locaux dans plusieurs villages depuis le XVIIème l’existence de cette famille nucléaire centrée sur le couple, caractérisée par sa grande mobilité qui l’entraîne généralement loin de ses attaches familiales. Cette même méthode dans bien d’autres endroits a montré de façon plus large que quand les systèmes familiaux étaient simples (un seul couple sous le même toit), ils le sont resté, et quand ils étaient complexes (plusieurs couples sous le même toit), ils le sont resté aussi. Le vaste clan para-familial n’est donc pas caractéristique de l’Europe de l’Ouest depuis de nombreux siècles.

    Ça ne disqualifie pas tout à fait le propos, la variabilité géographique des systèmes familiaux (et donc, on peut le supposer, des méthodes d’éducation des enfants) étant gigantesque par ailleurs.

    • Intéressante remarque. Cela dit, je me méfie d’une analyse des structures familiales qui prendrait sa source dans l’Angleterre du XVIIe siècle, c’est à dire déjà après les enclosures. A mon sens, l’Angleterre avait deux siècles d’avance sur la destruction des structures sociales et familiales, réduites à l’état de cellules vagabondes au service de grands propriétaires (terriens d’abord, puis industriels). Maintenant, je ne suis pas historien. Mais quoi qu’il en soit, que la famille nucléaire ait quelques décennies ou quelques siècles d’ancienneté, ça n’est toujours qu’une broutille par rapport à des dizaines de millénaires de nomadisme de clans de chasseurs-cueilleurs dont j’aurais peine à croire que nous ne gardions aucun atavisme.

      • Et OK pour la variabilité géographique, historique, et la plasticité des structures humaines. C’est un peu le propos de mon article, en fait.

  6. En tant que parent et polycurieux, je suis assez en phase avec cette idée que les enfants s’épanouissent mieux au contact de personnes variées et nombreuses — et oui, les maîtresses et les grands-parents de mes enfants ont clairement une influence forte sur leur développement. En tant que personne curieuse, je me demande : est-ce que, toi, tu as des enfants ? Si oui, comment les associes-tu à tes crémières ? Est-ce qu’effectivement les personnes que tu rencontres font partie, au moins partiellement, de la vie de tes enfants ?

    Et je voulais aussi rebondir sur une question que tu évites dans cet article, qui est celle de la pression sociale.  » Les enfants s’en fichent bien de savoir combien ils ont de pères ou de mères […] » — je suis convaincu que les enfants s’adaptent effectivement à bien des situations. Par contre, à un certain âge il est important de se sentir accepté, et alors le regard de leurs copains de classe sur la situation de leurs parents peut leur être difficile à soutenir. Déjà que pour des adultes ça peut être un processus compliqué de se détacher du regard des autres…

    PS: Bravo, et merci, pour tes écrits dans lesquels je me reconnais parfois, et qui apportent bien des choses à mes réflexions personnelles !

    • Nos enfants sont pour l’instant totalement hors du coup.
      Je suis d’accord avec l’idée de l’acceptation sociale. S’il n’y avait plus l’idéal culturel des contes de fées, on verrait sûrement les enfants de parents non-divorcés développer des complexes pendant les années collège/lycée tellement ils sont minoritaires.

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  10. Je voulais justement rebondir sur cette question d’acceptation sociale en élargissant un tout petit peu, mais je pense que je suis au bon endroit pour ça !
    Par rapport à l’éducation justement – et je pose réellement la question – dans le cadre de n’importe quelle « famille », que faut-il enseigner à nos enfants ? Nos convictions personnelles, au risque de les voir longtemps souffrir de non-acceptation, justement, ou les conventions sociales, mêmes relativisées, afin de les laisser grandir « tranquillement » ?
    Je ne suis absolument pas convaincu par cette seconde solution, mais j’ai personnellement beaucoup souffert d’un enseignement qui m’a appris à ne pas me comporter comme la masse (rien de péjoratif ici)…
    Et une autre question me frappe alors : comment apprendre à un enfant qui n’est donc pas autonome qu’il peut/doit penser par lui-même ?

    • Pour la dernière question, je n’en sais rien, mais pour la première, ma position c’est à la fois d’inculquer une certaine indépendance d’esprit mais aussi préciser les conventions sociales en vigueur parce que parfois il vaut mieux se conformer. Comme par exemple quand on dit aux jeunes enfants que s’ils veulent courir tous nus dans le jardin, il n’y a pas de souci, mais qu’à l’école on garde ses habits même quand il faut trop chaud.

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  13. Bonjour, je trouve ton post très intéressant, d’autant plus que depuis le début de mes études en sociologie, je réfléchis bcp sur ce genre de phénomène, mais je m’interroge sur la notion de « village »: parles-tu d’un village au sens propre dans lequel nos enfants grandiraient ? Car à cela se poserait le pbm d’adapter ce mode d’éducation au monde urbain. Personnellement, j’ai surtout entendu parler du même modèle que tu décris, mais dans une maison à la place d’un village: l’enfant ne serait pas éduqué par un couple hétéro classique, mais par plusieurs personnes cohabitant dans une même maison.

    • Un village au sens de l’esprit de village. Quelque chose d’un peu plus vaste qu’une maison. Par exemple un genre d’écoquartier ou même simplement une résidence ou une rue avec une vie de voisinage très solide et beaucoup d’entraide et de solidarité, où les enfants peuvent être chez les uns et chez les autres comme bon leur semble, et entourés d’adultes bienveillants et co-responsables.

  14. Vous avez tout dit!
    Cette conception clanique de l’éducation et du développement heureux de l’enfant, qui fait encore ses preuves sur d’autres continents à aulne d’autres cultures, est éminemment structurante et offre à l’enfant de précieuses clefs dans sa vie. Vous nous rappelez surtout que la seule chose qui compte aux yeux d’un enfant c’est l’amour qui lui est porté avec tout ce que cela implique en termes de présence et d’engagement à son égard.
    J’ai comme une envie de vous embrasser après vous avoir lu sur ce sujet!!! Merci encore

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