« Comment je suis devenue une féministe pro-porno »

L’histoire d’un revirement idéologique. Traduction d’un article publié par Ms Syren sur son blog.

féminisme sexe-positif, féminisme pro-porno, erotica, kink

La frontière floue entre erotica et porno (ref. photo x-art.com)

[NdT : en très gros, on peut distinguer deux grands courants dans le féminisme récent, l’attitude vis-à-vis du porno (et plus généralement du travail sexuel) servant de ligne de démarcation. Maintenant, place à la traduction.]

Il y a quelques années, une amie m’a appelée un jour au téléphone pour me dire qu’elle venait de lire la nouvelle érotique la plus excitant qu’elle ait jamais lue. Elle me dit qu’elle voudrait me la lire un de ces jours, et qu’elle voulait partager cette découverte avec moi. Bien sûr, c’était touchant mais je ne comprenais pas trop pourquoi elle m’avait choisie moi pour m’en parler.

Et puis elle m’a dit « merci ».

Cette amie kinky, poly, et qui travaille dans le porno, me remerciait pour l’avoir initiée à la littérature érotique. J’ai failli pleurer. Sans rire, j’étais au bord des larmes parce c’était quelque chose de très important.

Je sais que dans certains courants féministes, le porno a vraiment mauvaise réputation. Je le sais parce que j’étais une féministe anti-porno, avant. A cette époque, j’étais extrêmement mal à l’aise avec un genre que je ne comprenais que comme une formule « baiser et sucer » dans laquelle les femmes n’étaient guère plus que des orifices. Et je n’étais pas aidée par ma compréhension simpliste et horrible de ma propre sexualité, en tant que femme, selon laquelle il me fallait soit être frigide, soit baiser le premier prétendant, que j’en aie envie ou pas. Sous cet angle, le porno semblait être l’incarnation de mes pires cauchemars.

Et puis j’ai commencé à en écrire.

Bien sûr, je n’appelais pas ça du « porno ». J’appelais ça de la fan fiction femslash et c’était très safe et consensuel, parfaitement orienté pour un lectorat féminin, et parfaitement … explicite. Mais Dieu m’en garde, je n’appelais pas ça du porno. Au moins au début. Pendant longtemps, je faisais une franche distinction entre le « porno » (qui me dégoûtait) et « l’érotique » (qui m’excitait). Mais cette distinction n’était valable que dans ma tête, et encore pas tout le temps. Certains jours, les choses qui en tant que féministe me font bondir (comme la tendance qu’a notre culture à érotiser la violence contre les femmes) étaient les mêmes qui m’excitaient énormément, en tant que femme queer tendance sadique.

J’ai fini par réaliser que mes définitions ne fonctionnaient plus, et c’est à peu près à cette époque que je suis allée m’acheter ma première anthologie de nouvelles érotiques. Ou ma première anthologie de nouvelles porno. Quoi qu’il en soit, quand j’ai fini par ouvrir un de ces livres, j’ai pu découvrir de très nombreuses façons de prendre son pied.

J’ai lu tout ça. J’ai mouillé. J’ai pris mon pied. Et j’étais très gênée de voir ce qui m’excitait.

Mais il n’y avait personne pour me critiquer !

Il n’y avait que moi, ma main gauche et mon exemplaire du « Best of the Best Lesbian Erotica ». Personne pour me dire que j’étais une très très méchante thésarde si je me permettais d’être sérieusement excitée par l’histoire du prof qui se tape son étudiante/soumise pendant les heures de bureau. Personne pour me dire que j’étais trop sentimentale si j’aimais ces histoires d’amour classiques entre deux gouines hippie ou celle du trio polyamoureux/bisexuel qui élèvent des enfants ensemble. Personne pour me dire que j’aimais trop le sexe quand je lisais le bouquin en une seule fois, et personne pour me dire que je n’aimais pas assez le sexe si au lieu d’aller faire l’amour avec ma partenaire de l’époque, je continuais à lire dans le bain en me demandant s’il je n’allais pas finir par acheter un vibro.

C’est à ce moment que j’ai viré ma cuti, quand il m’est apparu que le porno est en réalité une splendide façon d’apprendre ce qui nous excite, de façon très personnelle, et sans pression extérieure ; une manière de s’exposer soi-même à sa propre personnalité sexuelle, sans se mettre en situation de vulnérabilité (en tout cas pas au point de se sentir mal à l’aise) et sans s’inquiéter de devoir faire des compromis avec son propre désir pour plaire (ou éviter de faire peur) à son/sa partenaire.

Donc vous l’avez deviné, je ne suis plus une féministe anti-porno.

Maintenant veuillez m’excuser, il faut que je retourne lire.

– Cheers,
– Ms. Syren

7 réponses à “« Comment je suis devenue une féministe pro-porno »

  1. Hello Audren,
    Alors oui, certes, le porno est important quand il est éthique; mais qu’en est il du porno (gang bang brutal etc) qu’on regarde à 14 ans, quand on ne sait pas encore ce qui nous excite? Qu’en est il des « désirs » abrutissants, humiliants et abêtissants (oui le qualificatif 1 et 3 sont les mêmes plus ou moins) imposés par le mainstream, qui va de plus en plus loin?
    Sur le porn myth, il y’a une excellente interview de Naomi Wolf (nymag.com/nymetro/news/trends/n_9437/) que je ne peux que t’inviter à lire – en espérant que ta productivité accrue dont on ne va pas se plaindre t’en laisse le temps- sur l’influence destructrice du porno dans sa majorité et à l’époque actuelle sur une sexualité saine et égalitaire.
    A bientôt,

    • Je viens de parcourir l’article et je ne suis pas du tout d’accord. Je crois qu’il traduit surtout quelque chose : que les filles se sentent menacées par l’image qui est véhiculée dans le porno (mais les mecs ont de bonnes raisons de se sentir un peu menacés aussi quand on voir les mensurations des acteurs), mais pour autant je suis sûr que leurs mecs ne se désintéressent d’elles au profit des pixels sur leur écran. La masturbation et le plaisir partagé sont bien deux domaines disjoints. Et de même que les mecs n’ont pas à se sentir menacés par un vibro, il faut que les nanas arrêtent de se sentir menacées par des images. Et puis cacher le sexe pour qu’il garde sa magie, son mystère, etc., c’est un argument qui fait terriblement partie de la culture sexe-négative (rien qu’à voir l’allusion aux femmes voilées en fin d’article, hum cough-cough…)

      Quant à la question du décalage de la normalité concernant les pratiques et les représentations de la femme dans le porno, et son effet sur les jeunes qui n’ont pas tellement accès à d’autres références (sauf que nous n’avions accès à aucune référence, ce qui n’est pas tellement mieux), il y a effectivement beaucoup à dire et j’ai justement un article sur le feu à ce sujet.

      • Re Audren,
        Sauf que dans l’article elle ne parle pas du fait que les filles se sentent menacées par les *images*, mais par les *pratiques* imposées découlant directement du porno.

        As tu lu la partie où les agressions anales étaient largement plus courantes de nos jours dans les cas de viols? Où les filles viennent consulter pour des déchirures plus souvent que dans les années 80, à la suite d’un rencard?

        De plus, l’argument « mais les hommes aussi » est un peu facile!! C’est male tears; pauvres hommes soumis à des normes draconniennes d’apparences… Sauf que non seulement leur apparence ne compte guère -beaucoup de films sont en POV-, mais surtout, les hommes ne sont pas humiliés et dominés comme les femmes dans le porno mainstream. OK, les spectateurs peuvent voir des bites plus grosses -bouh quel choc!- mais ils ne se feront jamais pénétrer, insulter, secouer comme un morceau de viande pour le plaisir de leur nana, ou alors il faut enlever les filtres que les sites pornographiques mettent en place pour préserver leur sensibilité (alors que les filtres pour les plans à trois FFH, pas besoin…)

        Le porno est profondément inégalitaire, et quand à avoir zéro effet sur la libido, je ne suis absolument pas d’accord avec toi. Je pense que tu as passé la trentaine et que tu ne peux pas généraliser ta vision et ton détachement. Non seulement l’impact des images est avéré (sinon on peut dire aux publicitaires qui dépensent des milliards qu’ils ont tout faux), surtout sur le cerveau des ados, mais j’ai pu rencontrer pas mal de gens qui avouaient que le porno leur procurait plus de plaisir que la relation avec une personne réelle. J’ai lu aussi que beaucoup de jeunes hommes de 25 ans n’avaient jamais vu de poils publiens sur leur partenaire… on se demande d’où sa vient.

        On parlait du poil et de l’épilation intégrale avec mes collègues; une m’a rétorqué la même chose (faut pas être prudes, nos grands mères le faisaient aussi). Sauf qu’à l’époque de nos grands mères, c’était véritablement un choix personnel et non pas un formatage.

        Oui, montrer le sexe c’est bien. Accuser quelqu’un d’être anti-sexe/prude dès qu’elle/il fait une critique est facile. N’oublions pas que le porno est une INDUSTRIE et non pas d’une bonne oeuvre dont le but ultime est de répandre le bonheur, la connaissance de soi même dans la joie et le partage.

        Je lirai ton article avec très grand intérêt, comme d’hab 🙂

      • On n’a pas dû lire le même article. Il n’y a pas de partie sur les agressions anales. Et j’ai beau relire, je vois surtout posée la question de comment « être à la hauteur » côté filles — et une auteure qui déplore la baisse de libido des garçons, avec l’argument central que le porno désensibilise les mecs (je ne dis pas que ça n’arrive jamais mais c’est une thématique que je n’aime pas trop car elle est vraiment très proche des mythes de l’addiction au porno et de l’addiction au sexe, qui font aussi partie de l’arsenal sexe-négatif, et donc les études qui vous « prouvent » le phénomène sont à prendre avec double ration de pincettes).

        Et je n’accuse pas l’auteure « dès qu’elle fait une critique » : ses attaques contre « le porno » (et quand quelqu’un parle « du porno » en général sans préciser de quel type de porno on parle, ça témoigne d’une forme de dogmatisme) ont un peu fait le tour des médias. L’article « the porn myth » date de 2003 et « le porno » est en train de connaître de profonds changements depuis cette date, en particulier parce que les femmes commencent à constituer une part de plus en plus importante des « consommateurs » et donc influencent non seulement ce qui est produit, mais par contrecoup ce que les garçons regardent.

        Cela dit je suis entièrement d’accord avec vous qu’il y a une pression normative au sens des pratiques. Elle n’est pas au coeur de l’article (je ne lis pas de témoignages de filles qui disent que leur mec leur a imposé des trucs sous peine de les quitter — je lis des témoignages de filles qui disent qu’elles ont l’impression qu’elles doivent s’aligner sur le porno pour garder leur mec. Et moi je dis que c’est l’équivalent de si un mec dit qu’il a l’impression qu’il doit s’aligner sur un vibro ou sur Christian Grey pour garder sa nana).

        La pression normative au niveau des pratiques appelle simplement à créer davantage de porno « non-fiction ». C’est ce qui est en train de se passer et c’est ce que recherchent un très grand nombre de consommateurs/trices : le sexe « vrai ». Un peu comme un film humain à huis clos nous parle davantage qu’un James Bond.

        http://hystericalfeminisms.com/post/73535193298/why-is-feminist-porn-important

      • NB : Les hommes aussi sont largement humiliés et dominés dans « le porno ». Simplement, ça reste cantonné aux cercles BDSM.

        Une bonne partie des productions où les femmes sont humiliées et dominées provient aussi de la mouvance BDSM (et donc les femmes qui y participent sont non seulement consentantes mais demandeuses — ne me demandez pas comment ça se fait, ça me dépasse aussi mais le libre arbitre et le consentement sont sacrés, même pour des trucs qui me dégoûtent profondément). Ce genre de vidéos se retrouve effectivement sur les portails gratuits/pirates « grand public » plus souvent que les autres vidéos BDSM. Il faudra que j’aille comprendre pourquoi. Est-ce aussi simple que la perpétuation de la culture du viol et de la haine des femmes ?

      • Re,
        Alors oui, si je commence par envoyer le mauvais article ça va pas le faire… Voici celui auquel je pensais: http://www.smh.com.au/lifestyle/life/naomi-wolf-on-the-porn-myth-20100503-u3af.html

        Mea culpa!

        Pour ce que ça vaut, je connais personnellement des garçons qui préfèrent le porno; dont un à qui j’ai présenté un copain et une copine deux soirées d’affilée, qui m’a dit avoir trouvé ça plus laborieux avec des vrais humains.
        J’ai moi même rencontré des hommes qui voulaient absolument ma version épilée intégrale… très souvent comme ils veulent quand même coucher, ils ne t’attaquent pas frontalement. Ils essaient de manipuler tout le long de l’aventure pour que tu te conformes à leurs normes. Enfin, « leurs » normes porno. Comme on est toujours en mode confession intimes, ça allait du « j’aimerais bien voir comment tu es toute douce » (la prochaine étape du « j’aimerais voir » « c’est bien comme ça reste comme ça!! ») à « si je n’ai pas ma Barbie-pussy, j’irai voir ailleurs… ha ha je rigole … pas ».

        Je te rejoins sur le porno réaliste. Tout comme on devrait s’interroger sur l’origine de la nourriture et la choisir la plus éthique possible- on devrait appliquer les mêmes règles à ses pratiques masturbatoires. Pour le bien de notre libido comme celui de l’humanité :).
        Mais revenons sur l’analogie du James Bond. J’ai lu la plupart de tes articles (d’ailleurs ton menu n’est pas assez clair!! quand on a lu on galère un peu pour lire ENCORE plus :)!!)- tu es ouvert, curieux, surtout respectueux… tu préfères peut être un huis clos touchant, mais tu serais surpris sur combien de gens préfèreront se faire un bon Godzilla ou le dernier Tom Cruise plutôt qu’un vrai film humain à huis clos. Enfin, pas si surpris que ça il suffit en général de jeter un oeil au box offices.

        Aussi, STP… « les hommes aussi » c’est faux – à moins de nier toute la dimension de la domination masculine. On ne nie pas que « les hommes aussi » ont leur catégorie Femdom, bien cachée comme tu l’as écrit. Mais les hommes le font bien plus souvent par plaisir. La masse veut voir de la femme perforée, avilie et salie (explosion du gonzo par exemple), et le porno étant -je me répète mais les maj. sont importantes- une INDUSTRIE… La problématique est donc vraiment différente. Beaucoup de femmes humiliées et torturées (oui, torturées) dans le porno n’y sont pas rentrées par amour du porno BDSM.

        Le porno allemand par exemple et son côté boucherie est très recherché; Allemagne où beaucoup de travailleuse du sexe se retrouvaient dans cette filière après avoir été traffiquées. Comme tu as pris le temps de lire mon premier article linké erroné avec patience et attention (et je te remercie 🙂 ) je souhaite partager avec toi un autre article du Spiegel allemand; sur la filière du sexe en Allemagne. Je l’ai lu il y’a quelques mois et je n’ai pas eu la force de tout relire. Aujourd’hui je dois visiter des apparts et j’aimerais garder un peu le sourire … http://www.spiegel.de/international/germany/human-trafficking-persists-despite-legality-of-prostitution-in-germany-a-902533.html
        Donc, en ramenant tout le temps l’argument « les hommes aussi », j’ai l’impression que sous-estimes la haine des femme et la culture du viol, et que tu surestimes la liberté individuelle et celle du choix.

        Pour finir, je te rejoins à 200% sur Why Feminist Porn is Important. Perso j’en ai marre de devoir chercher la perle rare, le film excitant HbiHbiF. J’en ai aussi marre des mois de discussions avec les partenaires hommes pour qu’ils s’ouvrent à l’idée de la bisexualité masculine, alors que le porno et la culture ont ouvert la voie des plans à trois FFH pour le premier ****** venu. Sur ce je vais aller sauter sur l’autre post, dont c’est justement le sujet….

  2. Salut. Juste pour dire que, personnellement, je trouve que dans le porno, il n’y a, on dirait, quasiment que des hommes vieux et/ou laids (bon, c’est assez subjectif comme critère, mais bon…..).
    J’ai vraiment l’impression que sur l’esthétique, les critères ne sont vraiment pas les même pour les deux sexes, et c’est assez chiant.

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