Un médicament pour booster la libido ?

Ceci est la traduction d’un article publié par Daniel Bergner dans le New York Times (Unexcited ? There May be a Pill for That – littéralement : Pas excitée ? Peut-être bientôt une pilule pour ça). L’article fait 8 pages, que je publie en 8 billets.

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NdT : Daniel Bergner est l’auteur du livre « What do Women Want » que je suis en train de lire. Cet article reprend une partie des questionnements que soulève le livre autour du désir féminin et du maintien de la libido dans des couples monogames au long cours.

Linneah, assise devant un bureau du Center for Sexual Medicine dans la banlieue de Baltimore, est en train de remplir un questionnaire. Elle lit les questions puis coche les réponses avec empressement, et une fois les pages du questionnaire remplies, elle les tend à Martina Miller derrière le bureau, laquelle lui donne un sachet de pilules en échange.

Ces pilules contiennent soit un placebo, soit un nouveau traitement baptisé Lybrido, conçu pour attiser le désir sexuel féminin. Après avoir lu quelque chose sur son écran, Mme Miller fait gentiment remarquer à Linneah que comme participante à l’étude, elle n’a pas été tellement assidue dans ses devoirs. Pendant les deux derniers mois, elle devait prendre une pilule à chaque fois qu’elle prévoyait d’avoir un rapport sexuel, mais surtout elle était sensée à chaque fois noter son niveau de libido sur son journal en ligne.

« Je sais, je sais » répond Linneah […] « je suis nulle, je n’arrête pas d’oublier ».

Mme Miller, la coordinatrice de l’étude, commence alors un court entretien, notant les réponses de Linneah dans la base de données que le concepteur du produit, un Néerlandais du nom d’Adriaan Tuiten, doit présenter à la FDA (NdT : l’autorité du médicament aux USA) cet été ou à l’automne afin de recevoir l’autorisation pour ce qui pourrait devenir le premier remède mis sur le marché aux USA pour booster la libido des femmes. « Si vous pensez à votre désir maintenant, » demande Mme Miller, « diriez-vous qu’il est absent, très bas, bas, correct ou présent ? »

« Bas. » Aucun changement par rapport à la première réponse de Linneah au début de l’étude il y a deux mois.

« Quand votre partenaire s’est montré entreprenant durant les huit dernières semaines, est-ce que vous vous arrangiez pour l’éviter ? »

« Oui. »

« Comme d’aller au lit plus tôt ? »

« Oui. » D’une voix plus forte, Linneah se met à rire. C’est un soulagement de pouvoir en parler sans détour.

« Vous trouvez ça agréable quand il vous touche ? »

« Oui »

Plus tard, après son rendez-vous, elle me confie qu’en fait elle atteint l’orgasme quasiment à chaque fois qu’elle fait l’amour avec son mari — là n’est pas le problème. « Il y a quelque chose qui m’empêche d’en avoir envie, » dit-elle. « Je ne sais pas ce que c’est. Je ne peux pas vous dire ce que c’est. »

Elle a rencontré son mari dans un bar il y a presque 20 ans ; ils ont plaisanté devant la table de baby-foot, elle l’a regardé faire le pitre sur la piste de danse. « J’avais un professeur à la fac qui parlait de « schémas d’attirance ». Mon mari était en plein dans mon schéma d’attirance, » dit-elle. Elle se souvient de ses cheveux bruns, de ses traits juvéniles, de la façon dont elle trouvait qu’ils allaient bien ensemble parce qu’ils n’étaient grands ni l’un ni l’autre. « Et c’est un mec droit. Il a un sens aigu de qui est bien et de ce qui est mal. Il plaisante souvent mais jamais aux dépens de quiconque. »

Quand ils sortaient ensemble et avec d’autres couples, Linneah pensait souvent : « je veux rentrer à la maison avec lui, je veux rentrer à la maison avec lui, » se souvient-elle. Mais la passion sexuelle a décliné. Vers l’époque où elle a eu son deuxième enfant, en 2004, quelque chose s’insidieux a commencé à se développer, en partie de la fatigue, mais aussi autre chose qu’elle n’arrive pas à nommer. Elle évoque la somme des tâches domestiques et tout ce qu’il y a à faire pour les enfants, « mais il faut quand même admettre, » dit-elle, « que le sexe ne prend pas tant de temps que ça. » Au lieu d’avoir envie comme par le passé de saisir son mari par la main pour l’entraîner à l’étage, elle se retrouve souvent le soir à l’attendre au lit un peu comme une proie, alors même que le prédateur est son tendre chéri.

Environ une fois par semaine, son mari tente de briser la clôture invisible qu’elle érige — se coucher tôt, se concentrer intensément sur un livre, espérer qu’il soit trop fatigué pour vouloir autre chose que dormir. « Il se rapproche de moi dans le lit, ou il met son bras autour de moi, ou il me fait un massage du dos. » Elle s’efforce de ne pas refuser ses avances. Et la plupart du temps, elle se laisse effectivement convaincre. En général, ils font l’amour environ quatre fois par mois. Mais ça la perturbe de voir qu’elle doit se forcer, qu’elle met des barrières pour le dissuader d’essayer plus souvent.

« Vu où on en est maintenant, j’ai peur que ça empire en vieillissant, » dit-elle. « Je veux rester proche de lui, pas simplement psychologiquement mais aussi physiquement. Je veux rester amoureuse. Je connais une amie qui ne fait l’amour avec son homme qu’une fois tous les trois mois. Elle est tellement malheureuse. Je ne veux pas que ça m’arrive. » Elle appelle de ses voeux un traitement, un remède miracle. En montant dans sa voiture sur le parking du centre, elle espère que le premier lot de pilules étaient des placebos, que les huit premières semaines elle a reçu un traitement bidon, mais qu’aujourd’hui elle rentre bien chez elle avec le vrai médicament et que leur vie sexuelle sera transformée.

La série

1e partie
2e partie
3e partie
4e partie
5e partie
6e partie
7e partie
8e partie

25 réponses à “Un médicament pour booster la libido ?

  1. Il y un meilleur remède, plus agréable à avaler : changer de lits et de corps, booster son énergie pour revenir près de celui qui partage le quotidien.

    • J’en suis totalement convaincu. Je n’ai pas encore lu le livre de Bergner mais je pressens que l’une des conclusions (plus ou moins explicites) c’est que la solution médicamenteuse est imposée par le moule monogame culturel comme la seule solution (avec éventuellement le divorce par ennui mutuel) mais que pour beaucoup de femmes, il y a des remèdes « naturels » puissants, plaisants et plus enrichissants qu’un cocktail hormonal de synthèse, fût-il savamment dosé.

      • La solution médicamenteuse est LA solution trouvée par nos sociétés comme palliatif à tout, pour le meilleur et le pire : maladie, bébé, libido, jeunesse, sommeil, énergie, nourriture, etc. Drogues ou calmant, nocif ou soignant.
        Ah non ! Ben non ! Pas de pilule contre la bêtise, le conformisme, la banalité et tout ce que chacun peut détester.
        Conclusion : le médicament semble un bon outil à doser selon le but et l’intensité de vie recherché…
        Yes ! Une dissert de philo en moins de 10 lignes 😀

  2. Cela dénote aussi d’un impératif de désir et de plaisir… d’une manière ou d’une autre il faut trouver une solution ! Mais bon…

  3. Tout comme les sportifs ou les insomniaques , chacun veut sa pilule
    pour ne pas se poser de question . Homopilulix est en marche .

    • Cela dit, parfois la recherche sur un médicament fait faire de gros progrès sur la question que le médicament est sensé « guérir » – progrès dans la compréhension physiologique/médicale, et progrès sur les aspects humains/psychologiques/éthiques. On n’a toujours pas de pilule contre la vieillesse (alors que beaucoup en rêvent) mais on a fait beaucoup de progrès pour comprendre les mécanismes du vieillissement. Et une bonne partie des connaissance sur le sommeil, on les doit à l’intérêt des labos qui veulent nous vendre des somnifères. Donc je ne jette pas le bébé avec l’eau du bain.

      • Vrai mais en gardant le bébé sans les somnifères suspectés eux de favoriser Alzheimer , hélas .

  4. Bonjour,
    Je pense que le naturel est toujours mieux qu’une pilule donc pour rejoindre ce que dit Marietro, on essaye un autre lit, un autre corps et si ça ne marche pas, on essaye une éventuelle pilule. Un médicament ne doit être pris que si aucune autre solution n’existe (effets secondaires, accoutumance entrainant perte d’efficacité,…) mais bon c’est vrai que l’aspirine, le viagra, les antibiotiques utilisés à bon escient, ça marche donc…
    Merci Audren de nous faire partager tes lectures.

  5. Aldous Huxley disait en 1961 :

    « Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir »

    La liberté est une notion qui fait rêver tout le monde, mais que peu de gens sont capables d’assumer… 🙂

  6. Soit dit en passant… est-ce que nous n’irions pas tout doucement vers « Le meilleur des mondes » ?!!! (un roman qui date de 1932 les p’tits gars… 😉

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