Les trois vagues ou les trois pôles de la culture polyamoureuse

Je parlais récemment de continuum de la non-monogamie. Voici un intéressant balisage du vaste territoire en trois grands pôles, inspiré par une citation de Franklin Veaux.

Commençons par la citation (via l’excellent Polyamory in the News). Franklin Veaux est co-auteur avec Eve Rickert du futur pavé More than two qui rejoindra probablement dès sa publication les autres ouvrages de référence Anglo-Saxons sur la non-monogamie (The Ethical Slut* (Dossie Easton et Janet Hardy) et Opening Up (Tristan Taormino).

(*traduit en français sous le titre « La salope éthique »)

Je vois de plus en plus de personnes qui ont entendu parler du polyamour « solo » et de relations amoureuses aux contours flexibles, mais dans le même temps je vois aussi davantage de schémas de pensée autour de la hiérarchie des relations, autour du privilège du couple principal, cherchant à imposer un ordre entre la relation primaire et les relations secondaires.

La communauté poly est en train de croître très rapidement, et donc il n’est probablement pas surprenant d’observer une montée simultanée de ces deux positions. Lesquelles polarisent le débat.

Le besoin de hiérarchie et d’affirmation du privilège du couple est le fait de nombreux couples qui étaient précédemment monogames et qui entendent parler du polyamour dans les médias ou par d’autres personnes poly, et qui se disent « wow, c’est donc possible d’aller faire l’amour avec d’autres personnes ? Génial ! Mais seulement si c’est nous qui fixons les règles. »

De l’autre côté, les notions de relations flexibles et du polyamour « solo » se rencontrent surtout chez les plus jeunes, ceux de la génération Y, qui se construisent sans attentes rigides quant à ce qu’un couple est « sensé » être.

On pourrait ainsi décrire le mouvement poly jusqu’aux années 2010 comme la « première vague » poly. Ce sont ceux qui ont inventé le vocabulaire et initié le mouvement.

Ensuite vient la « seconde vague » : les personnes de 30 ans et plus qui abordent le polyamour parce qu’ils en ont entendu parler dans les médias, mais qui ne connaissent que le couple monogame. Ceux-ci s’attachent beaucoup à la hiérarchie et aux règles ; parmi eux, ils sont nombreux à aborder le polyamour avec de profondes peurs et de lourds soupçons ; ils aiment l’idée d’avoir des partenaires multiples mais uniquement si ça n’est ni inconfortable ni inquiétant.

La « troisième vague » est constituée des jeunes de la génération Y. Ceux qui ont grandi dans un monde ou l’homosexualité et la fluidité des genres faisait partie du décor ; je pense que ce sont eux qui vont introduire beaucoup de diversité dans les communautés poly dans les prochaines décennies.

Personnellement, plutôt de parler de vagues (chronologiques), je parlerais de pôles (culturels) :

  • Ceux qui viennent au polyamour plutôt depuis un mode de vie célibataire, où chacun est soi-même son point de repère dans l’existence — sans la peur panique de vivre seul-e, mais avec parfois en contrepartie la crainte de prendre des engagements, de peur d’y aliéner sa « liberté ».
  • Ceux qui viennent au polyamour plutôt depuis l’idéal traditionnel du couple, où le couple est une entité à part entière, une personne morale dans laquelle chacun se dilue un peu. Ce sont probablement les plus nombreux, mais aussi ceux pour qui le parcours est le plus miné d’embûches, tellement notre bagage culturel sur les notions de couple est pesant et omniprésent.
  • Le troisième pôle, qui réconcilie un peu les deux autres, est formé par ceux qui viennent au polyamour comme prolongement naturel d’une vie de clan — où c’est le clan (on peut dire communauté ; on peut dire voisinage ; famille élargie ; village) la personne morale dans laquelle chacun investit une partie de son identité et dont chacun tire sa sécurité affective et matérielle. Ce pôle est peut-être minoritaire démographiquement mais culturellement c’est le plus proche du polyamour des origines : dans notre histoire proche avec l’amour libre dans les communautés hippies ; dans notre histoire lointaine avec la flexibilité des relations de couple qu’ont probablement connu nos ancêtres préhumains et humains jusqu’au néolithique (lire à ce sujet l’excellent Sex at Dawn, de Chris Ryan).

16 réponses à “Les trois vagues ou les trois pôles de la culture polyamoureuse

  1. Bien que la citation parle de « clan », l’enfant reste le grand absent de ces schémas, bien souvent.
    Ma question, c’est que l’arrivée d’un enfant (généralement, un projet de couple – mais je me trompe p-ê) n’induit-il pas, sinon une hiérarchisation, tout du moins une différentiation assez notable ?

    • Il faudrait voir comment les triades et les couples à 4 gèrent les enfants mais je pense que tu as raison. A moins de revenir à un schéma où les enfants sont à leur mère mais je ne pense pas que ça plaise à grand monde.
      Je t’avoue que depuis que je réfléchis à tout ça, la question des enfants soulève chez moi plus de questions que de réponses.

      • Par exemple, pour un « trouple » (ou plus) où tous vivent ensemble, je conçois que l’enfant puisse être un projet à plus de deux (comme par exemple dans un couple homo où biologiquement parlant, il n’y a qu’un des deux qui participe à la conception). Le problème, c’est le polyamour où chacun vit séparément. Comment concevoir un enfant comme ça ?

  2. Je pense que ceux qui préfèrent vivre seul ont tendance à aussi ne pas vouloir d’enfant, ou s’ils en veulent, vouloir les élever de façon plus « indépendante », en étant en gros un parent célibataire.

    Si tu parles de polyamour où les partenaires vivent, non pas tous ensembles, mais parfois avec un de leur partenaires (par exemple s’ils sont marié à ce partenaire), je dirais qu’il y a souvent déjà une « hiérarchie de facto » dans ces cas là, quand on voit un partenaire tous les jours par défaut mais doit s’organiser pour voir les autres.

    Donc en gros je pense qu’un enfant n’est qu’une extension de la manière dont on vit le polyamour dès le départ. Ceux qui vivent en clan élèveront les enfants en clan également, ceux qui ont une hiérarchie privilégieront les enfant du partenaire « principal », avec qui ils partageront l’éducation des enfants (et peut-être même lorsque ce partenaire n’est pas parent biologique), et ceux qui vivent en solitaire préféreront élever leurs enfants de la même manière, s’ils en veulent.

  3. Il y a une quatrième voie: celle où le choix des amours plurielles se fait dès le début de la vie commune, tout simplement parce qu’il semble inconcevable que le fait de vivre avec quelqu’un ferme les autres rencontres amoureuses. Ce fut mon choix, et quand je dis « mon », c’est à dessein car je pense que le polyamour est un choix individuel, y compris quand il existe dans un couple: chaque partenaire le vit différemment. Quand à la hiérarchie des relations, je ne pense pas qu’elle soit entre relation « primaire » et « secondaires ». Chaque relation est différente parce qu’on (en tout cas moi) n’a pas envie de vivre le même schéma avec chaque amour, sinon quel intérêt? Ça ne veut pas dire que les hommes avec qui je ne vis pas comptent moins dans ma vie que celui avec qui je partage davantage de quotidien. On a des relations différentes, c’est tout. Je suis mariée depuis 40 ans, mon premier autre amour est dans ma vie depuis 39 ans et y reste…
    En revanche, il est vrai que les enfants sont un point important de la vie des polys, pour une raison tout simplement juridique: faire des enfants avec plusieurs hommes, les élever dans un clan, c’est possible, mais juridiquement difficile car leur situation sera différente suivant que les parents biologiques sont mariés, célibataires, pacsés, etc, et certains pères risquent de se voir privés de tout lien avec leur enfant en cas de séparation (eh oui, il y a aussi des ruptures chez les polys) et davantage encore de lien avec leur enfant pas biologique, mais qu’ils auront élevés avec d’autres dans le cas d’un clan. C’est pour poser et résoudre ces problèmes que vient d’être créée l’association « polyfamilles.fr » par un trouple avec enfant (Meta, Thomas et Aurélien)

    • De l’extérieur, j’interprète plus votre situation comme une position intermédiaire entre ces trois pôles : un peu d’autonomie individuelle (être fidèle à vous-même), un peu de primauté du couple (mariée depuis tout ce temps), un peu de clan (loyauté à vos autres hommes depuis tout ce temps). C’est pour ça que je parle de pôles et pas de voies — chacun se situe quelque part au milieu. M’enfin si vous voulez identifier une quatrième voie, c’est pas moi avec mes deux ans d’expérience qui vais vous contredire😉
      Merci d’être passée, revenez quand vous voulez.

  4. P.S. Pourquoi ne citer que des ouvrages anglo-saxons sur le polyamour, alors que « Aimer plusieurs hommes » est paru dès 2001 en France, et que « le Guide des amours plurielles » a été traduit aux Etats-Unis sous le titre « The art and etiquette of polyamory », preuve que les américains avaient besoin de ces pistes de réflexions🙂 Les mours plurielles ont été théorisées en France par les anarchistes dès les années 1925/30, bien avant les ouvrages anglosaxons sur le sujet.

    • Aïe, oubli fatal (pour ma défense, le guide des amours plurielles est en première place dans ma bibliographie).

      Mais effectivement, je m’appuie beaucoup sur des ressources nord-américaines, ne serait-ce que parce que la communication sur la non-monogamie (probablement par effet de démographie et de culture internet plus qu’autre chose) y est plus riche et plus facilement accessible qu’ici.

  5. Le site belge polyamour.be est riche en articles et références, y compris artistiques sur la non-monogamie, il vaut une ou plusieurs visites. Je reçois aussi de plus en plus de sollicitations d’associations pas du tout orientées « polyamoureuses », mais plutôt libertaires ou anarchistes, comme les polys des années trente!

  6. La pression politico-religieuse masculine depuis des siècles nous a fait oublier que nous ne sommes pas symétriques, car nous avons, homme ou femme, passé les neuf premiers mois de notre existence dans le ventre d’une femme.

    Tout ce qui concerne le mariage, la famille, l’éducation, les notions de paternité, de patrie, de patrimoine, de courage, de protection, de défense, de guerre et de paix, de valeurs, de propriété, de travail, de récompense, de punition, de richesse, de pauvreté…, résulte d’élucubrations essentiellement masculines.

    Par jalousie, sans doute: que chaque être humain soit né du ventre d’une femme a dû être difficile à encaisser, et l’est encore pour la majorité des hommes.
    Pourquoi croyez-vous qu’ils ont inventé le clonage, si ce n’est dans le but de procréer sans femmes (ça ne fonctionne pas encore, mais ils continuent à chercher) ?
    Pourquoi croyez-vous qu’ils ont inventé les robots et les poupées gonflables ?

    J’ai du mal à exprimer ce que je sens, mais en bref, je pense que l’espèce humaine se porterait mieux si la liberté des femmes de se conduire selon leur cœur leur était garantie, et si chaque homme se sentait père de tous les enfants monde.

    Outre les difficultés matérielles qu’une femme peut rencontrer en procréant avec différents partenaires, se pose la question du risque d’unions consanguines ultérieures pour les enfants ignorant leurs origines paternelles; mais les progrès en matière de codes génétiques devraient permettre de la résoudre.

    • Je pense que le risque lié à la consanguinité est élevé si les partenaires ont systématiquement des liens de parenté proches. Dans la situation que vous décrivez, c’est plutôt le hasard qui régit les unions, donc le risque qu’un enfant soit issu d’unions consanguines sur plusieurs générations d’affilée est à mon avis assez faible.

      • C’est possible.
        Je n’aurais pas dû ajouter ce paragraphe qui n’a rien à voir avec l’essentiel de mon propos, mais au fait que cette question me concerne personnellement.

  7. Pingback: Je veux être la plus importante | les fesses de la crémière·

  8. Bonsoir,

    Je précise tout de suite que je suis une femme, malgré mon pseudo.
    Mon mari et moi nous nous connaissons depuis 26 ans et nous avons deux enfants.

    Depuis août, (oui, c’est récent,) nous vivons une triade. Nos enfants sont au courant : les deux ados (14 ans) l’ont très bien pris et se considèrent comme frère et soeur. Le jeune adulte le prend plus mal, même s’il commence à « s’y faire. »

    Nous avons tout simplement été simples et sincères. Les enfants nous réservent toujours des surprises, parfois même des bonnes !

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