Infidélité : je préfère ne pas savoir … pour commencer

« Don’t ask, don’t tell » : je ne te demanderai rien, je préfère ne rien savoir ; sinon, je crois que ça me ferait souffrir. Voilà une posture extrêmement répandue, qui a ses mérites. Mais ces mérites sont à mon humble avis assez limités si l’on n’est pas prêt(e) à passer à une posture un peu plus mature quand les circonstances l’exigeront.

homme nu lac de montagne dessin numérique au crayon

Sortir de sa zone de confort (ref. photo (c) skitnik sur deviantart.com)

« Je préfère ne rien savoir » – au début, ça peut marcher

Ma philo, confortée par pas mal de lectures, à force, c’est que la solution « je ne veux pas savoir » marche pour des trucs occasionnels qui peuvent passer dans le cadre du temps libre dont chacun est sensé disposer sans avoir à rendre de comptes (c’est d’ailleurs vital de savoir ménager pour chacun des espaces d’indépendance).

Et dans ces circonstances là, c’est même mieux de garder les choses pour soi — pas besoin de se « décharger » sur l’autre pour des trucs qui sont réellement sans conséquences. L’idéal de transparence est parfois une excuse pour ne pas assumer soi-même et faire porter à l’autre une histoire qui ne le regarde pas plus que ce qui s’est passé dans nos vies antérieures.

Ne pas savoir, ça marche aussi au début d’une démarche d’ouverture, pour ne pas brusquer nos réflexes de jalousie, en attendant de se rendre compte que le ciel ne nous est pas tombé sur la tête pour ensuite aller plus loin dans l’acceptation de la liberté de chacun.

Et ensuite ça risque de ne plus marcher

Vouloir ménager sa jalousie par la privation d’information, c’est une manière un peu immature d’échapper à une réalité inconfortable, comme de fermer les yeux et les oreilles dans un film. Si la scène difficile est courte, ça a du sens. Sinon, on rate juste tout le film.

Et donc à mon humble avis, ça ne marche pas durablement quand les relations « extra » commencent à prendre de l’importance et que ça a des répercussions (même toutes bêtes) sur l’organisation du quotidien. Il se crée une forme d’opacité qui obstrue les perspectives du couple. Avec un vrai risque d’éloignement, de suspicion, de perte de confiance.

D’un côté, ça pèse de devoir faire toutes ces « cachotteries », voire carrément d’inventer des petits mensonges (ça arrive que l’autre demande expressément de lui « mentir pour le ménager »). De l’autre, pour celui qui n’a pas l’info, c’est assez facile de psychoter pour des choses assez banales vues de l’autre côté.

Se jeter à l’eau, à un moment

L’image que j’en ai, c’est comme de se mettre à l’eau dans un lac de montagne. Il y a un moment où il faut aller plus loin que les chevilles, aller résolument au-delà de sa zone de confort, sinon on reste bloqué.

Moi, ma femme m’a poussé tout habillé dans l’eau glaciale du haut de la falaise. Au moins comme ça, j’ai pas eu à vivre toute l’anxiété associée à l’hésitation « j’y vais, j’y vais pas ? »

Mais qu’on soit bien d’accord, ça veut pas dire partager tous les détails. Certains peuvent trouver ça émoustillant et pratiquer le récit détaillé comme marque de confiance et comme jeu érotique. Moi je n’aime pas trop. D’une part, c’est pas super respectueux vis-à-vis de l’amant-e pour qui le jeu des confidences érotiques n’est pas toujours réciproque. D’autre part, ça risque de conforter ceux qui en vrai n’ont pas renoncé à une forme contrôle ou de droit de regard sur la sexualité de leur partenaire, comme ces libertin-e-s en soirée qui gardent un oeil jaloux sur tout ce que fait l’autre.

Il faut aussi accepter la part de risque. De toute façon, il n’y a pas d’ouverture de couple qui soit sans risques. Aucun choix important dans les projets d’un couple n’est sans risques, d’ailleurs, que ce soit emménager ensemble, choisir une carrière, acheter une maison, avoir des enfants, faire le tour du monde à la voile (ou juste descendre l’Ardèche en canoé)… Pour ces choses là, on est habitué à sauter le pas, croiser les doigts, et compter sur le dialogue, l’amour, l’attachement et l’engagement pour passer les obstacles qui ne manqueront pas d’arriver.

Et moi je crois en plus qu’il n’y a pas forcément plus de risques à s’ouvrir qu’à rester exclusifs – surtout si on est capable d’en parler. Au moins on en parle. Les autres font souvent juste semblant, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent dans l’eau mouillée et froide sans comprendre ce qui leur arrive.

20 réponses à “Infidélité : je préfère ne pas savoir … pour commencer

  1. Cher Audren…
    Toujours édifiant et percutant ☺
    deux choses me frappent néanmoins… quoique la premiere s’explique par la simple chronologie de ton vécu et raisonnement.
    « Ma femme m’a…. » en termes d’égalité et d’équité il conviendrait de ne pas lui céder plus de pouvoir qu’elle n’en n’a jamais eu… ce qui impliquerait « ipso facto » que tu aies le même… je comprends assez bien le froid glacial et « rampant » du lac alpin, tres belle allegorie sinon metaphore.. bref… tu as été amené a te positionner…. et tu l’as fait! Chapeau…
    Concernant la seconde… je ne te comprends plus par contre… dans de nombreux articles tu dis que le sexe n’est rien de plus que de la cuisine ou une partie de belotte et là, qu’il te paraitrait irrespectueux que ta muse te narre son poulet tajine? Y aurait-il un vieux relent possessif machiste et honteusement sexué a avouer ou tout du moins envisager que tout ce qui fut fait le fut de maniere legitime d’un cote comme de l’autre et que donc tu a pu eventuellement considerer vouloir esperer conserver un « acquis »? Toute proportion gardee evidemment. Je ne juge aucunement mais suppute une dissonance… je suis curieux…

    • Je ne mentionne l’irrespect que sous l’angle de l’asymétrie d’information et du consentement dans la divulgation. J’en parle à propos du sexe mais en réalité ça pourrait concerner toutes sortes de détails personnels qu’un(e) partenaire n’a pas forcément envie de voir dévoilés à l’autre.

      Ça soulève un point intéressant qui me fait penser que dans la plupart des histoires d’infidélité « classiques », la maîtresse sait beaucoup de choses sur la légitime (qui ne sait rien de son côté). Et que dans le cadre d’un couple libre, j’en suis à redouter l’excès inverse.

  2. Je repassais par là…
    Venu adoucir une prise de position, je le réalise, qui pourrait passer en étant mal interprétée pour « agressive ».
    Donc pour préciser: je ne considère absolument la « possessivité » humaine comme le fait du seul machisme ou de la seule culture. En effet, notre constitution fait que l’humain à une peur absolue de la fin qu’il suppute comme étant inévitable.

    Le fait de croire posséder les éléments le rassure dans son quotidien et rend tangible son existence par le truchement des sens (je ne suis pas ce que je touche précisément parce que JE touche quelque chose). Or si nous tendons assez systématiquement dans ce que nous entreprenons ou non à une forme de constance, c’est précisément que la constance (du changement en l’occurrence) est la condition sine qua non à la vie (rythme cardiaque, fréquence, etc.) qui, si ils sont caractérisés par des changements d' »état »… demeurent néanmoins inscrits dans une séquence constante, la seule chose importante étant l’échelle de considération. Le fait de vouloir posséder ou d’assimiler ce que l’on touche à une « possession » est précisément lié à une déficience mentale et cognitive de l’humain qui a besoin, pour « comprendre », de réduire le réel à une dimension formellement tangible (les chiffres et la quantification systématique en sont la preuve… d’ailleurs précisément déficitaire puisqu’une preuve ). Et en fait l’être humain, passé le temps de la « permanence » de l’objet, se bat toute sa vie cognitivement pour se rappeler qu’il n’est pas ce qu’il touche. Et que non… l’objet n’est pas lui… paradoxal me direz vous…. pourtant cette pierre d’achoppement du système neuro-cérébral humain est à l’origine même de ses comportements sociaux.

    Nous nous savons « finis »… intuitivement nous avons conscience de notre fin… cela fait peur et de manière parfaitement compréhensible. Pourtant, nous avons aussi cette intuition que nous nous « possédons » nous-mêmes… enfin que nous sommes… Or comme précédemment relevé, l’objet, comprendre ici tout ce qui n’est pas moi, a la faculté et la gentillesse de me confirmer cette information « je suis ». Il est donc normal que socialement l’être humain cherche à entretenir des relations. Or…de rappeler que l’objet d’une relation est précisément l’autre… et que oui… l’autre est aussi un sujet…qui se dit précisément les même choses que nous… consciemment ou non… et que ce qui motive son « entrée » dans la relation est une quête identitaire…Or si je suis fini…l’autre l’est aussi… ma relation à l’autre dépendant de lui… il va de soi que la relation à l’autre l’est aussi, dépendent de lui… non de ses comportements, mais bien de son « existence ». Or quand l’autre n’existe plus, ma relation à lui non plus… du moins formellement. Il va de soi, dans le cadre d’une relation « agréable »… que tout individu cherche à un moment ou à un autre à « conserver » cette relation…. conserver l’autre en quelque sorte, même s’il est conscient de ne pas en être propriétaire. IL est ainsi plus « facile » pour l’individu humain d’accepter la fin d’une relation basée sur la disparition de l’autre plutôt que de devoir accepter une a-relation à un individu encore vivant…puisque cela nécessite des capacité cognitives importantes que son l’abstraction conceptuelle et le renoncement formel. Or si je ne suis pas ni l’autre ni la relation que j’entretiens à lui… qui suis-je?

  3. Je découvre, ou re-découvre ce blog fort instructif, en particulier cette note sur le sentiment de jalousie dont j’ai été victime voici quelques jours au cours d’une soirée privée. J’avais beau savoir à quoi m’attendre dans ce cadre, le sentiment de ne plus être le principal objet des désirs de celle qui, au contraire, vous accapare corps et âme, laisse le goût amer d’une jalousie infantile. Comment dépasser ces sentiments de possessivité atavique pour que la liaison amoureuse soit synonyme d’attachement réciproque et non de carcan étouffant ? J’espère obtenir quelques éléments de réponse à la lecture de vos notes.

  4. « Vouloir ménager sa jalousie par la privation d’information, c’est une manière un peu immature d’échapper à une réalité inconfortable, comme de fermer les yeux et les oreilles dans un film. Si la scène difficile est courte, ça a du sens. Sinon, on rate juste tout le film. »

    Si le film entier est composé de scènes difficiles, rien ne vous oblige d’aller le voir. Si vous vous êtes trouvé dans la salle par mégarde, il y a des sorties de secours.

    J’apprécie la qualité de votre écriture, votre volonté de comprendre les problèmes par vous-même, votre sincérité (quoique un peu exhibitionniste). Mais en lisant ce texte, on pourrait penser que pour vous tout le monde se ressemble. Vous ne le croyez sans doute pas mais votre réflexion me donne cette impression.

    « Vouloir ménager sa jalousie par la privation d’information, c’est une manière un peu immature… » Peut-être, mais cela peut aussi être la façon la plus économe. Enfin, pourquoi faudrait-il absolument d’être « mature » ?

    Vous prônez la sincérité à toute épreuve, mais il se peut que ce soit une attitude très masculine. Pendant des millénaires, nous, les mâles, avons été « programmés » pour nous battre (nous le sommes encore le plus souvent) et cela, on le fait mieux en étant informé du danger. Les femmes n’ont pas nécessairement le même besoin de savoir.

    Dans les couples où cette hypothèse s’applique, la femme cache son infidélité à son mari parce qu’elle suppose respecter ce qu’il désire, tandis que lui, pour la même raison, se précipite de lui déballer la sienne. Pour préserver leur lien, l’un et l’autre font exactement le contraire de ce que pourrait convenir à leur partenaire. Il ne faut pas estimer les attentes des autres suivant les siennes.

  5. Pingback: Carine MERMANS (carinemermans) | Pearltrees·

  6. La femme n’a pas besoin de savoir parce qu’elle reste dans la caverne à surveiller la cuisson du mamouth???
    Quand le macho se cache sous l’intello (ceci s’adresse à Peter Bu) il est encore plus extraterrestre)

  7. jeanne 4 mai 2014 à 09:00 · · Réponse →

    Si je ne peux même plus cacher que je suis un extraterrestre…!

    Jeanne, si vous connaisez LA femme, je serai ravi de la rencontrer. Vu de ma planète la terre semble peuplée d’une infinie diversité de femmes (et d’hommes).

    Mes remarques sur les réflexions d’Audren sont une série de questions et de suppositions que je conclus par « Dans les couples où cette hypothèse s’applique… » Il y a des femmes qui préfèrent de ne rien savoir de l’infidélité de leur mari, il y a aussi des hommes qui aiment se comporter en autruche : ce n’est sans doute pas « mature », mais pourquoi ne pas respecter leur choix?

    Je ne polémique pas avec Audren dont j’apprécie la sincérité, la bonne volonté et la qualité de l’écriture, j’essaie juste de mettre ses lecteurs en garde contre la tentation de se comporter de façon standardisée.

    A part cela, je ne crois pas que LA femme ait jamais restée « dans la caverne à surveiller la cuisson du mammouth ». Même dans les sociétés où les tâches étaient reparties en fonction du sexe les femmes en assumaient un éventail au moins aussi large que les hommes, et tout aussi appréciable. Une telle spécialisation a-t-elle été nécessaire dans certaines conditions d’existence? A-t-elle toujours été à l’avantage des hommes ? Je n’en sais rien et je vous laisse le soin d’y répondre.

    Par contre je sais que cette « spécialisation » a fini par susciter beaucoup de préjugés contre les femmes, ou bien a renforcé l’attitude stupide de nombreux hommes vis à vis des femmes – l’attitude qui pouvait aussi avoir d’autres causes, en particulier la volonté de les dominer et d’en profiter. Je me moque de ces préjugés dans http://www.aneries-sur-les-femmes.fr sans oublier qu’ils ont débouché sur une oppression qui n’avait, et n’a toujours rien de drôle.

  8. As-tu réalisé le nombre de références à d’autres articles qui apparaissent ci-dessus … Il m’aura fallu pas moins de trois heures pour arriver au bout de celui-ci du coup ! (bin oui, j’aime bien aussi voir les références des autres articles référencés) 😉 C’est que du bonheur !

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