Les couples zombies

Dan Savage, dans son lovecast numéro 404, a abordé un sujet qui me semble assez central à la problématique de la fidélité et de notre idéal du couple « à vie » : quand un couple est en mort clinique sans qu’il y ait eu ni clash ni manquement. Voici ma transcription personnelle de son avis éclairé.

TK bremen échoué en bretagne - dessin numérique par Audren le Rioual

Échouage n’est pas naufrage mais c’est quand même la fin du voyage. (ref photo (c) The Atlantic, Damien Meyer)

Qui ça ? Quoi donc ?

Pour les lecteurs occasionnels : Dan Savage est une icône de la communauté LGBT et du mouvement sexe-positif outre-Atlantique, et son podcast de conseils sexo-couple est devenu une référence. J’ai écrit un long portrait à son sujet.

Pour ceux qui entendent l’anglais, vous pouvez retrouver l’entretien dans le lovecast épisode 404 à la minute 33.

La question de l’auditrice

Donc une auditrice de 25 ans, en couple depuis environ 4 ans, appelle pour demander conseil : cela fait deux ans que son copain ne lui a témoigné aucune marque spontanée d’affection (ni petits mots, ni anniversaires, etc.) ; ils ne font plus l’amour qu’une ou deux fois par mois (son prétexte à lui, c’est qu’il a beaucoup de travail) ; et elle se rend compte qu’elle préfère discuter avec un collègue à elle (pour lequel elle ne ressent pourtant aucune attirance particulière) plutôt qu’avec son mec.

Elle précise qu’elle aime bien son mec, que c’est un gars bien, qu’ils s’entendent bien au jour le jour. Mais elle a vraiment l’impression qu’ils sont plutôt colocataires qu’amants. Faut-il qu’elle se sépare maintenant ou qu’elle attende la fin du bail dans quelques mois ?

La réponse de Dan, librement retranscrite, est dans les paragraphes suivants.

Le cliché de l’explosion finale

Dans les comédies romantiques, à la télé, dans la littérature, et donc d’une manière générale dans notre imaginaire collectif, c’est toujours une trahison majeure ou un manquement impardonnable, ou bien des difficultés croissantes atteignant le seuil du supportable qui signent l’arrêt de mort d’un couple. On voit et on entend tellement parler de ruptures explosives, dramatiques, violentes etc, que quand on s’entend bien, quand ça roule, quand on ne se crie pas dessus, quand personne n’a trompé ou battu personne, alors on pense qu’on n’a pas de raisons de se séparer.

Et on en oublie que de très nombreux couples se vident paisiblement de leur substance et meurent insidieusement, de mort « naturelle ».

Les couples morts-vivants

Car il arrive que sans qu’il y ait eu de crise ou d’élément déclencheur, on finisse par ne plus partager grand chose ni sexuellement, ni émotionnellement, ni intellectuellement.

Quand il ne reste plus qu’un attachement d’habitude, un ancrage social et une dépendance matérielle ; quand on s’envisage essentiellement comme des colocataires (ou des co-parents) mais pas vraiment comme de meilleurs amis et encore moins comme des amants, le couple est de facto en mort clinique. Tel le vaisseau fantôme de Davy Jones, ce couple mort-vivant emprisonne les conjoints dans une éternité d’insatisfaction.

Et comme on s’entend bien, que chacun estime et apprécie l’autre, aucun des deux n’ose quitter le navire. En plus de ça, il y a la force de l’habitude, la hantise du conflit, la peur d’avoir le mauvais rôle, la terreur de se retrouver seul(e), ainsi que le contexte culturel qui nous dit qu’interrompre une relation avant que la mort nous sépare est forcément un échec.

Faut-il attendre (ou provoquer) la crise ?

Pour autant, est-il préférable d’attendre une crise pour pouvoir tourner la page ? Au risque de devoir patienter de longues années, tous deux insatisfaits, jusqu’à ce que l’un des deux meure ? Va-t-on espérer que l’insatisfaction devienne insupportable et qu’on en vienne à se haïr pour se séparer ? Va-t-on inconsciemment nourrir les germes de ressentiment pour en arriver aux vraies engueulades qui seront enfin le ticket de sortie ? Va-t-on lorgner vers l’adultère pour hâter l’issue passivement ?

Plutôt que d’attendre de se détester et de risquer un déchirement dévastateur, mieux vaut une séparation nette. Et pour s’encourager à passer le pas, peut-être que choisir une date symbolique (le début des vacances, la fin d’un bail, un anniversaire de mariage, le départ des enfants) mais pas trop éloignée, permet d’enfin avoir cette conversation pour se dire : « bon, ça suffit – on arrête ». Ça se passera toujours mieux si on s’entend bien que si on attend de se détester ou qu’on s’arrange pour que ça pète.

22 réponses à “Les couples zombies

  1. Principe très réaliste mais comment faire la différence si ce n’est que temporaire ou définitif? Plus les liens concrets sont importants (enfants, crédits) plus la décision est difficile à prendre.

    • D’autant plus délicat, quand l’un n’a plus envie et sent tout se déliter, mais pas l’autre… ajoutons quelques liens concrets (enfants, dépendance financière, ou affective, âge)… et tout cela devient franchement plus difficile… la décision traine, la culpabilité et l’exaspération augmentent… et rien ne bouge… constat d’échec d’une situation bancale, pas aussi tranchée et nette que celles décrites😉

      • @Lune bleue et @angus : vous mettez effectivement le doigt où ça fait mal. C’est rare que le tableau soit aussi clair que ce le cas mentionné par Dan Savage. Moi je me dis qu’on peut essayer de se fixer des dates/jalons dans sa tête pour ne pas rester dans l’immobilité affective sans au moins pouvoir en faire le constat.

        Je me dis aussi qu’à force de « laisser une chance à notre couple », on ne laisse aucune chance aux couples qui auraient pu voir le jour à sa place.

        Je me dis enfin (cf. mon article sur le clan) qu’à n’envisager la séparation que sur le mode « rupture totale et définitive », on rend effectivement la décision beaucoup plus difficile. Pourquoi est-il si dur de continuer à s’envisager comme co-parents, co-propriétaires, partenaires financiers, tout en n’étant officiellement plus conjoints ? (je pose la question mais je n’ai pas de réponse)

  2. Ah toi non plus tu n’as pas la réponse…,je pense que la gestion des sentiments humains n’est malheureusement pas rationnelle et qu’il y a des moments où la situation est parfaitement vivable et d’autres où elle nous est insupportable, et il faudrait presque faire des comptes pour peser le pour et le contre. De là à « trancher »….le pas est trop grand

  3. Les « couples zombies », qui ne se parlent plus, ça m’a toujours foutu bien plus la trouille que tous les films du genre.

  4. Tellement de gens devraient lire cet article … Je parle d’expérience, puisque j’ai quitté mon fiancé récemment après 5 ans tout simplement parce que je l’aimais bien, mais plus comme un amant. Il était devenu mon colocataire, mon confident, mon meilleur ami, mais je ne voulais plus d’un avenir de couple avec lui. Et quand je l’ai quitté, il a eu tellement de ressentiment et de haine à mon égard qu’il m’a fait passer pour folle auprès de nos amis, familles, etc. Ma décision selon lui n’a aucune logique puisque tout allait très bien. Oui c’est vrai, tout allait bien pour lui. Mais moi je ne voulais plus de tout ça. Aujourd’hui, il ne me respecte plus, j’ai beau essayé de maintenir des relations amicales, il ne cesse de m’opposer ses réactions haineuses. J’étais triste malgré tout de cette séparation car nous avions de si beaux souvenirs ensembles, mais plus le temps passe, plus sa haine effacent tous ces moments heureux. J’ai souhaité une séparation avant qu’on ne commence à se détester, mais c’est un bel échec … Merci pour vos articles en tout cas !

    • C’est vraiment dommage.
      J’ai heureusement quelques exemples en tête qui ont commencé comme votre histoire et où les deux se sont séparés en assez bons termes. J’aimerais bien en fait que la culture décide que le succès d’une relation se mesure à la paix qui accompagne la séparation. Y compris en cas de veuvage.

      • J’aurai aimé faire partie de ces couples se séparant en bons termes, j’avais perdu mon amant depuis longtemps, j’ai mis du temps à m’en rendre compte et à accepter que l’amour s’en était allé, mais avec cette séparation, j’ai perdu du même coup mon confident, mon ami, mon soutien. C’est d’autant plus triste que c’est la première fois que j’avais envie de conserver une relation amicale avec un ex.
        Ce qui est très dommage, c’est qu’on considère la personne qui quitte comme étant « en faute ». Le couple étant « heureux » en apparence, faire voler en éclats ce bonheur artificiel est un acte quasi criminel, j’ai entendu des commentaires comme « Il était gentil, il te traitait bien, il te trompait pas, pourquoi ? ». Sacrifier une situation stable est donc une hérésie, et peu importe que le couple soit devenu mort-vivant. Pourtant, quitter le navire avant qu’il ne s’échoue lamentablement au fil des années, ça me semble plus respectueux pour mon ex-compagnon. Mais allait expliquer ça à des personnes persuadées que le bonheur artificiel d’un couple zombie vaut mieux que tout le reste.

  5. @cosma, d’un autre coté, tu fais tellement d’éloges de ton ex compagnon, que vu de l’extérieur, c’est assez difficile à comprendre. Selon moi, le couple ne se résume pas à la situation « d’amants ». Bien au contraire, j’aurais tendance que plus le couple avance, plus les qualités d’écoute, la complicité, le bien-vivre ensemble , etc … deviennent importantes.

  6. @comas, pour relativiser mes propos du commentaire précédent, je suis moi-même dans une séparation avec une personne avec laquelle, je vis depuis + de 20 ans et avec qui je m’entends à merveille.
    De la même façon, la notion d’amant avait disparue, voir même celle d’affection réciproque même si les petites attentions de couple étaient là. Plus important, je pense qu’on ne s’apportait plus rien, non que notre vie était monotone, bien au contraire mais il n’y a plus d’enjeux.
    Ce qui m’a fait basculer, tomber amoureux de quelqu’un d’autre, avec laquelle, je peux partager, recréer, vivre des expérience nouvelles, s’envoyer des bisous SMS, … bref se remettre à aimer comme un ado .. que c’est bon. Du coté de mon épouse, on continue de bien s’entendre dans notre séparation, chacun se reconstruit de son coté.

  7. @cosma: J’admire ton courage, car il en faut pour tirer le trait final.
    Dis toi que si ton cheminement t’ amené à cette conclusion, ce n’est probablement pas le cas de ton ex qui est encore dans la phase de déni/rejet de la rupture?
    Pour te parler de ce que l’on peu ressentir de l’autre coté de la barrière, prendre conscience que l’on n’est plus l’amant, objet de désirs et que l’affection a remplacé l’amour est assez difficile à digérer… Gardes les bon souvenirs, il finira par s’en remettre, puis avancer aussi. Tu as juste fait le deuil de votre relation avant lui.

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  11. Vous dites qu’on n’ose pas, mais j’ai envie d’apporter une nuance.
    Parfois, il arrive qu’on ne « puisse » pas le faire. Pas pour toutes les raisons évoquées, qui sont fort justes, mais parce qu’au fond de soi, on n’y est pas prêt.
    Pas prêt à faire de la peine à quelqu’un qu’on a aimé, pas prêt à vivre le chamboulement concret d’une séparation, pas prêt à accepter la fin d’une histoire.
    Je pense qu’il faut être drôlement solide et infiniment sûr de soi pour prendre cette décision.
    Lorsque j’ai divorcé, nous étions dans cet état, je n’aimais plus mon mari et lui non plus. D’ailleurs nous avons fait un beau divorce à l’amiable sans animosité aucune. Pourtant il m’a fallu de nombreux mois pour m’en remettre, pour faire ce chemin qu’il nous aurait peut être fallu faire avant la séparation. Je sais avec le recul que je n’avais pas encore fait le chemin intérieur. Peut – être que les couples zombies sont parfois des gens qui prennent le temps d’être prêts à se séparer et faire une croix sur le projet de couple qu’ils avaient fondé ensemble ?

    • C’est possible. Mais je pense que le cheminement de se dire que la séparation n’est pas ce qui peut arriver de pire à une histoire de couple devrait commencer quasi dès le début.

      • C’est à dire envisager dès le début de la relation qu’il est possible qu’un jour on doive renoncer au projet du couple qu’on forme ? Et conserver cette conscience au cours des années, malgré tout ce qu’on peut construire ?

      • Exactement. Comme de vivre en sachant qu’un jour on va mourir. Comme de faire des enfants en sachant qu’un jour ils vont partir. Comme de construire une maison en sachant qu’un jour on va la vendre. Ça ne retire rien au projet à chaque fois. Et peut-être qu’on mourra vieux.

      • Je vois et je suis d’accord.
        Cependant, on a beau le savoir, quand on y est confronté on y fait face avec ses fragilités et ses forces, et c’est parfois moins fluide, moins facile qu’on imaginait, de renoncer, d’accepter de renoncer. Ça peut prendre un peu de temps, et ça ne me paraît pas une mauvaise chose. Rien ne dit que c’est mieux de se précipiter, n’est ce pas ?

  12. Bonjour,

    Votre expression « couples-zombies » illustre bien ce que j’ai vécu avec deux partenaires : des relations en coma dépassé où tantôt c’était l’une, tantôt c’était l’autre (moi) qui s’accrochait de façon pour ainsi dire irrationnelle, car il y avait longtemps que les dés étaient jetés.
    Comme c’étaient des rencontres sur le tard (j’ai été célibataire pur et dur jusqu’à la fin de la trentaine) dans un contexte disons bohème, ni enfants ni notions de patrimoine ne venaient s’interposer. Il y avait une dimension d’attachement, hypocritement mêlée de peur de la solitude, qui interdisait au bout du compte à chacun de reprendre le cours de sa vie à soi.

    Ce type de situation proprement délétère, selon l’expérience que j’en ai faite, ne peut que conduire à l’opposé de ce que j’ai toujours recherché dans l’idée du couple : la complicité… à savoir une approche quelque peu libertaire qui déjà privilégie le « chez l’un chez l’autre », chacun conservant son espace pour ne partager que des moments choisis (ce qui congédie les histoires de couette et tous les décalages au quotidien qui font qu’un couple finit par s’éroder, lève-tôt vs couche-tard, télé ou pas télé, goûts musicaux dissonants, modes de vie pas forcément compatibles entre deux personnes qui par ailleurs vont s’entendre affectivement et sexuellement…).

    Pour en revenir à l’objet de l’article, je crois que dans les deux cas
    nous en étions arrivés à cet état de « zombification » du fait de l’âge et d’un contexte social où le risque d’isolement est malheureusement réel. Passé la cinquantaine, a fortiori lorsqu’on vit « sur le fil », autrement dit dans une certaine précarité matérielle, on est peut-être moins à l’aise avec l’idée se se retrouver face à soi-même, livré(e) au deuil d’une relation et à son cortège de culpabilités, même si on sait pertinemment qu’on n’y échappera pas de toute façon.

    Alors on retarde pour mieux sauter, et on va s’enlisant dans un à-peu-près qui ne satisfait finalement personne, soumis au levier de chantage de la solitude… sans envisager, sauf lorsqu’on s’y retrouve in fine, qu’elle est le terreau des possibles.

    Je ne sais pas si mon témoignage apporte quelque chose à la discussion, mais je vous le livre tout de même.

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