Couple libre et droit de veto : une fausse mauvaise idée ?

Certains couples qui décident de s’ouvrir d’un commun accord à des aventures extra-conjugales choisissent de se rassurer et de limiter le risque de remise en cause en se réservant mutuellement un droit de veto : est-ce une fausse mauvaise idée ?

Droit de veto

Droit de veto

Une fausse bonne idée ?

Ça part d’une bonne intention : comme le couple libre fait peur, et qu’on veut éviter de remettre trop de choses en question, on se promet qu’on accordera toujours la priorité à notre couple. On est prêt-e à se faire confiance mais quand même, au cas où, on se rassure en prévoyant une forme de bouton rouge pour tout arrêter en cas de gros souci, comme sur les machines-outil pour éviter d’y laisser le bras quand on s’y coince la manche.

Et puis ça se comprend : je peux bien imaginer que malgré tous nos beaux discours, tu puisses perdre la boule à l’occasion d’une nouvelle rencontre qui s’avère un peu plus shabam/paw/plop/whizz que prévu, et je peux bien croire que je serai plus lucide* pour actionner la porte coupe-feu.

(*noter que c’est souvent faux puisque mes peurs irrationnelles déforment au moins autant mon jugement que ta bouffée d’enthousiasme le tien).

Il y a cependant plusieurs vrais malaises.

D’abord un malaise de principe, puisque la possibilité du droit de veto est contraire à l’idée de liberté, de confiance et de communication qu’on est en train de vouloir ajouter au projet du couple. Le droit de veto est d’ailleurs traditionnellement associé à un pouvoir régalien qui n’a pas à se justifier : on court-circuite les débats parlementaires et la décision du peuple souverain. On s’assoit royalement sur la discussion, la négociation, l’écoute, et on décide ainsi car tel est notre bon plaisir.

Mais c’est surtout un malaise en pratique, puisque exercer son veto revient à mettre unilatéralement fin à une relation (laquelle implique d’ailleurs au moins une tierce personne qui aurait peut-être son mot à dire plutôt que de se voir traitée comme un objet jetable). Ça sera probablement vécu comme quelque chose d’arbitraire, cruel et injuste par l’intéressé-e qui est sûrement très investi-e émotionnellement — puisque sinon la relation n’aurait pas semblé menaçante et le veto n’aurait pas eu lieu d’être. Et ainsi, d’après ce que j’ai pu en lire (je vous renvoie en particulier à la très grande sagesse du chapitre 12 « veto arrangements » dans le livre More Than Two de Franklin Veaux et Eve Rickert), dans la réalité des faits, le veto est dévastateur pour tout le monde et laisse rarement le couple intact. Ce qu’on envisageait comme un mécanisme de protection ressemble plutôt à la dissuasion nucléaire.

C’est pour cela que j’étais parti dans l’idée que le veto était toujours une mauvaise idée.

Ou bien une fausse mauvaise idée ?

Mais si on exclut les arrangements infantiles du genre « largue-le parce qu’il ne me plaît pas du tout » ou bien « je ne veux plus que tu la voies : elle est plus belle que moi et je me sens menacée », on peut interpréter le côté irrévocable d’un veto sous un autre angle.

Il pourra en effet y avoir un jour où ta nouvelle relation chamboulera à ce point le fonctionnement de la nôtre que je n’y trouverai vraiment plus mon compte. Chacun a une limite au-delà de laquelle la relation apporte plus de douleur que de bonheur. Et même si j’ai les meilleures intentions polyamoureuses du monde, je ne suis pas tenu-e de me laisser souffrir sous prétexte que je respecte ta liberté. Ma liberté à moi aussi est souveraine. Mon consentement à moi aussi est souverain.

Je ne peux pas te forcer à changer ta façon de vivre ton nouvel amour ; tu ne peux pas non plus me forcer à rester. Affirmer mon veto, c’est une autre manière de dire : voilà ma limite ; s’il te plaît, change la dynamique qu’est en train de prendre ton autre relation, sinon il me faudra partir.

Et donc dès lors qu’on comprend mon droit de veto non pas comme un caprice arbitraire ou un chantage émotionnel mais comme mon dernier recours avant de faire mes valises (et pour ça il me faut réellement être prêt-e à partir), ça reprend du sens. Quand je suis vraiment prêt-e à mettre notre relation dans la balance, ce n’est plus une question de hiérarchie.

Mais l’idéal, c’est quand même d’arriver à exprimer et discuter ma limite avant d’en arriver là. Et maintenant qu’on a tous les deux entendu ma limite, il nous reste éventuellement trois choses à faire :

  • voir ensemble si on peut m’aider à dépasser cette limite
  • négocier avec ton nouvel amour pour que votre relation cesse de menacer la nôtre
  • ou bien rien, mais en connaissance de cause

8 réponses à “Couple libre et droit de veto : une fausse mauvaise idée ?

  1. Bonjour Audren,

    encore un article qui pousse à la réflexion -merci pour cette dose régulière de stimulation neuronale😉 –
    J’ai envie d’y ajouter la mienne, en vrac.
    Nous avons commencé nos expériences du couple libre il y a trois ans par l’envie de ma femme de découvrir les relations entre femmes. Bien entendu, rares sont les égos masculins qui se sentent menacé par une telle situation. L’évolution de ses rencontres libertines nous a amené a gouter au libertinage ensemble; à 3 ou à 4. Savoir sa moitié prendre du plaisir avec une autre personne est une chose, le voir en est une autre.
    Le libertinage ne m’apportant pas complètement ce que j’y recherche; à savoir des relations ou les échanges charnels ne sont pas finalité mais cerise sur le gâteau. J’ai lu, cherché, réfléchi mais aussi souffert, digéré, discuté pour avancer et ce cycle n’est pas fini, car nos expériences, notre relation, évolue. Si le couple libre se décide à deux, il se construit dans le temps. Comme beaucoup d’avancées sur le plan émotionnel, c’est souvent dans la douleur et avec une certaine violence que l’on apprend, avance. Je n’ai pas voulu imposer de limites à la liberté de ma femme, mais estime que pour la sauvegarde de notre couple, le non doit l’emporter. Non pas comme une fin de non recevoir, mais comme un stop le temps de voir comment s’y adapter. La liberté de l’un devrait s’arrêter là ou commence la souffrance de l’autre et laisser la place au dialogue, au temps de chercher ensemble comment faire évoluer sa et ses relations. Si je place mon couple avant toute relation extérieure, sienne ou mienne, je considère que les partenaires extérieurs aux couple se doivent également de respecter le couple primaire, au delà de la personnes avec laquelle elles souhaitent entretenir une relation. Typiquement, c’est ce point qui manque si souvent dans ce que j’ai vécu dans le libertinage. Ce qui ne m’empêche pas aussi d’avoir suffisamment évolué pour prendre en considération leur position, quand il s’agit d’une relation suivie, me faisant parfois l’avocat du diable vis-à-vis de ma femme.

    Ce n’est pas toujours simple, mais tellement enrichissant…
    Bien à toi,
    Mark

    • @Mark: même expérience, même constat, même vision du « non ». Au fond la question se résume à un dilemme simple à exprimer: où chaque membre du couple place t il la priorité? Dans celle du couple (qu’il a envie de pérenniser) ou dans celle de chaque individu? Dans notre couple, pour chacun de nous la reponse est claire: dans celle du couple. Et cela nous semble possible dans le libertinage, parceque pratiqué ensemble. C’est pourquoi nous avons choisi cette voie pour ouvrir notre couple, érotiser notre relation, tout en la protégeant affectivement. C’est fondamentalement different dans le polyamour, chacun construisant des relations sans l’autre, dans une attitude prioritaire de chacun pour soi. Ce type d’ouverture dans le couple me semble correspondre à un autre stade de sa maturité.

      • C’est intéressant, cette idée de donner la priorité au « couple » comme si c’était une entité séparée. Pourtant, contrairement à des groupes sociaux plus nombreux où l’intérêt commun peut effectivement se retrouver en contradiction avec celui des individus, dans un couple on n’est que deux et je pense que ça n’a pas trop de sens de vouloir privilégier « le couple » si ça doit se faire au détriment de l’un-e quelconque des intéressé-e-s.

        Dans le livre More Than Two (de Franklin Veaux et Eve Rickert), il y a un leitmotiv qui revient au moins une fois par chapitre « the people in the relationship are more important than the relationship ».

  2. ps: j’oublie de mentionner que pour moi, la frontière entre libertinage, lutinage, polyamour et couple libre est une vaste zone grise émotionnelle, qui se laisse difficilement coller une étiquette précise.

  3. Je ne suis pas certain d’être d’accord avec le mot veto, dans la seconde partie. La différence est dans l’attitude et c’est crucial: il y a un monde entre le véto, qui t’interdit quelque chose parce que j’ai ce pouvoir-là sur toi, et communiquer que mes propres limites risquent d’être dépassées et que je vais devoir quitter, par respect pour moi-même. Même si la situation, dans les deux cas, se simplifie souvent par la même position: ne fais pas ça, ou alors je te quitte.

    • C’est vrai. Le deuxième cas est plutôt un droit de retrait qu’un droit de veto. Mais comme tu le soulignes, les deux finissent par converger puisque le seul vrai moyen éthique dont on dispose en cas de non-respect de la décision de veto (si on exclut les menaces, le chantage affectif, la pression financière, etc.), c’est que sinon on part. Parce qu’un veto sous la forme « quitte-le ou bien sinon… ben c’est pas comme on avait dit » a bien peu de poids quand il s’agit de trancher dans le vif.

  4. Mouais. Le droit de veto, personnellement, c’est moi qui me l’auto-applique le « jour où ma nouvelle relation chamboulera à ce point le fonctionnement de la nôtre que je n’y trouverai vraiment plus mon compte. ».
    Parce que je crois que l’union libre est fondée sur la confiance réciproque et non pas sur des interdits potentiels, tels une épée de Damocles.

  5. Cet article est une énième occasion de se poser la question de la limite, au sein d’un couple, entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.
    Chaque couple – chaque individu, même ! – a sa propre réponse et il n’y a donc aucune réponse universelle à la question posée dans l’article (qui propose d’ailleurs dans son corps la thèse et l’anti-thèse).

    Mon avis est qu’il vaut mieux se mettre dans une situation où la question du droit de veto ne se pose pas. C’est à dire : faire confiance à l’autre pour son respect du contrat de couple – quel qu’il soit – et ne pas chercher à aller vérifier si c’est bien le cas en inspectant ses relations tierces. Une fois de plus, j’en reviens à ma conviction que la transparence totale est un leurre et certainement pas un idéal !

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