L’ovni Tinder – 2e partie – plaidoyer

Deuxième partie de mes évocations Tinder, où je me penche sur trois aspects que l’on reproche beaucoup à Tinder. Comme d’hab, je prends le contre-pied des critiques traditionnelles parce que c’est dans ma nature.

hermione granger / emma watson / digital pencil drawing

Comme les photos des journaux dans Harry Potter

  1. Tinder est superficiel
  2. Tinder est consumériste et déshumanisant
  3. Tinder incite à papillonner sans se poser

C’est superficiel de tout baser sur les photos

… et donc en choisissant sur des photos, on se trompe.

Oui, cent fois oui. Surtout quand il n’y a qu’une photo, floue, sous-exposée, recadrée pour censurer l’ex-bf, de loin et avec la bouche en cul de poule.

Qu’à cela ne tienne : quand les photos ne permettent pas de se faire une bonne idée de ce à quoi la personne ressemble, on a encore le choix de passer son chemin. De la même manière que je ne flashe pas sur une fille que je croise dans la rue si elle passe trop loin / dans la pénombre / en regardant ailleurs / avec une barbapapa devant la bouche ou une voilette devant les yeux ; de même il n’y a pas de raison de perdre son temps à se demander si l’on accorde le bénéfice du doute à un profil à moitié cryptique — à moins d’être adepte du blind-dating.

Mais même quand les photos sont bonnes et que la personne a pris soin qu’on l’y voie sans dissimulation ni trucages, les photos demeurent un pâle reflet de la vie.

L’autre jour dans le tram, mon regard s’est retrouvé complètement aimanté par une inconnue qui papotait avec une amie à elle ; au point que j’admets avoir pu apparaître vaguement impoli aux observateurs de la scène (les filles étaient trop dans leur truc pour s’en inquiéter, ouf). Et bien je me suis fait la réflexion que j’aurais totalement zappé s’il s’était agi d’une photo : tout était dans les gestes, dans la voix, dans le regard, dans la vie.

Donc oui, les photo sont fallacieuses. Parfois trop flatteuses, parfois pas assez, souvent juste complètement à côté de la plaque : formellement, la photo ressemble. Mais quand on rencontre la personne, il y a parfois un vrai décalage. Pour se faire une bonne idée, il faudrait dix, cent voire mille photos. Et encore, ça ne suffirait pas.

Cela dit, il faut voir deux choses :

  • sans photo, ça serait bien pire. On parle quand même de rencontres qui potentiellement débouchent sur quelque chose d’assez intime. Il y a déjà tellement de trucs qui peuvent clocher même quand on sait à quoi la personne ressemble : qu’au moins on puisse se rassurer sur l’apparence globale. Car l’attirance physique ne se commande pas et en mode blind-date, les bonnes surprises sont certes bonnes mais rares.
  • sur les autres sites, ceux où en plus des photos on met en avant toutes sortes d’autres informations et critères, il faut admettre qu’on focalise quand même largement sur la photo, quoi qu’on en dise. Le site OkCupid avait d’ailleurs fait l’expérience en mettant de jolies photos sur des profils bidons parfaitement détestables : tout le monde s’y laissait prendre. Donc pourquoi se mentir ? La photo a une importance démesurée. Tinder se contente de ne pas prétendre le contraire. Et il faut bien avouer qu’on n’a vraiment rien à fiche des préférences musicales ou des pays qu’on a visités.

Alors je me prends à rêver : qu’un jour à la place de nos selfies statiques et plats, on agrémente nos profils de mini séquences animées en 3d comme dans la Gazette du Sorcier :

  • un sourire capturé par surprise
  • un éclat de rire à un dîner
  • la mimique craquante avec les fossettes
  • une volte-face dans la rue
  • un plongeon dans la mer
  • une moue méditative
  • un bout d’engueulade

et que je me surprenne à triple-liker la fille du tram.

C’est consumériste et déshumanisant d’éliminer les profils sans états d’âme

Alors non.

Il faut d’abord comprendre un truc majeur qui explique que les utilisateurs/trices des sites de rencontres classiques se retrouvent souvent désabusé-e-s par rapport à la vraie vie : on y passe infiniment plus de temps à filtrer et même après un filtrage sévère, il y a beaucoup de rencarts qui font flop. Ce n’est pas parce que les gens qui sont sur les sites de rencontres sont moins bien que dans la vraie vie. Ce sont les mêmes. C’est juste que dans la vraie vie on passe les gens au crible toute la journée sans même s’en apercevoir ; on trie, on classe, on filtre inconsciemment : ça fait partie de nos énormes capacités sociales de primates évolués, et on trouve ça même pas fatigant.

Pour reprendre l’exemple de la drague en soirée : on ne s’amuse pas à passer un-e par un-e en revue les invité-e-s en comptant leurs qualités objectives pour savoir si c’est un flirt potentiel. Notre intérêt se porte spontanément sur une minorité, sans qu’on se dise le moins du monde qu’on est en train d' »éliminer » les autres. Ce processus de filtrage implicite sur tout un tas de critères très personnels et qui pour la plupart nous échappent complètement est d’une redoutable efficacité. Et la sélection s’opère sans aucune méchanceté : on n’est juste pas intéressé-e. Et nos filtres fonctionnent en continu, si bien qu’à mesure qu’on se rapproche, on est souvent assez vite fixé-e.

Avec les sites de rencontres, le contact initial demande moins d’investissement que de se retrouver à une soirée, et on y trouve davantage de diversité. Mais le processus de filtrage est horriblement laborieux et hasardeux, laissant l’impression qu’on ne tombe que sur des tocards.

L’intérêt de Tinder avec juste les photos et la gestuelle du pouce, c’est de rendre le filtrage beaucoup plus efficace, plus proche de ce qui se passe dans la vraie vie. On n’y gagne pas forcément en pertinence, mais on perd déjà beaucoup moins de temps.

Certes, l’appli aurait pu éviter de forcer le trait avec le gros X rouge pour les profils qu’on ne retient pas. Et ça serait bien que son ergonomie ne demande pas de faire un geste actif (le swipe vers la gauche) pour ça : on les laisserait juste passer, comme on oublie aussitôt les passants qui n’ont pas piqué notre curiosité ou attiré notre regard.

La profusion est addictive et incite au zapping amoureux

Il y a derrière cette critique un présupposé culturel fort selon lequel c’est mieux d’être en couple, d’y rester longtemps, et avec une seule personne. Et que toutes les autres variantes sont futiles voire mauvaises. Déjà, je conteste.

Ce qui est indéniable, c’est le caractère addictif, à l’instar des réseaux sociaux en général. Ne serait-ce que pour l’effet « miroir mon beau miroir » de savoir qu’on peut plaire, même quand on ne s’envisage pas au départ comme un tombeur / une chasseuse. Et on peut se retrouver un peu pris-e au piège de l’illusion qu’on va toujours pouvoir trouver quelqu’un de mieux, comme quand on remet systématiquement en jeu ses gains au casino jusqu’à tout perdre.

Mais j’aime aussi voir Tinder sous un autre angle : grâce au nombre d’inscrit-e-s et à la profusion de profils qui en résulte, on voit mieux combien l’humanité est vaste. Et on remplace peu à peu notre archaïque modèle de rareté dans les relations amoureuses –au centre duquel se trouve le mythe du prince charmant– par un modèle d’abondance : il y a plein de personnes sur terre qui sont susceptibles de nous plaire (et réciproquement). Et même si Tinder donne la fausse impression que cette abondance est à portée de doigt, c’est quand même plus proche de la réalité, plus adulte et plus humain.

21 réponses à “L’ovni Tinder – 2e partie – plaidoyer

  1. Je trouve aussi qu’une photo c’est trop court, sur okcupid je regarde la compatibilité et la localisation (je suis trop près de la frontière…). Sur tinder je n’accroche pas à beaucoup de profil (ni sur lovoo, ou adopte), ça manque de vie comme tu le dis.
    Alors qu’en soirée ou dans la rue je me surprends à regarder des filles qui je suis sûr ne passent pas en photo^^, en 4 dimensions c’est autre chose!

  2. Je t’invite (si ce n’est déjà fait) à essayer « happn », un concurrent français de tinder qui a cette particularité de présenter les personnes que tu as croisé dans la vraie vie.
    Bien à toi, et merci pour tes partages🙂

  3. Et si justement on se passait de photos, en se disant que l’esthétique est un filtre trop primaire, trop limitant ? C’est risqué et grisant. Ce qui compte à partir de ce moment, ce sont les échanges écrits ou verbaux avant la rencontre (et après, aussi, d’autant plus après). Là le filtre peut devenir beaucoup plus subtil : un seul mot peut être radicalement rédhibitoire, ou faire monter le désir de façon inattendue, à l’insu même de son auteur.
    Une fois débarrassé des contingences plastiques, on peut se concentrer sur ce que la personne dit d’elle même, tout ce qu’elle laisse passer de ses valeurs personnelles. On sait bien que sur le plan humain, il existe beaucoup plus de possibilités que ce soit décevant. Mais qui nous oblige à persister ?
    Et là, place aux bonnes surprises.

    • Certes. Mais comme je l’écrivais, les bonnes surprises, quelqu’agréables qu’elles soient, sont rares. Donc on risque d’engloutir beaucoup de temps en tchat ou au téléphone puis en rencarts décevants.

  4. « Et il faut bien avouer qu’on n’a vraiment rien à fiche des préférences musicales » : au contraire, pour moi c’est très très révélateur (comme les films ou les livres). Au moins autant que les photos.
    ‘ »ou des pays qu’on a visités » : oui, effectivement, pour moi ça ne veut rien dire. Mais je connais d’autres gens pour qui c’est essentiel. Comme quoi…

    • Comme marqueur social, c’est très efficace. Mais n’est-ce justement pas l’intérêt des sites de rencontres que de permettre de frayer ailleurs que dans nos entourages socio-culturels habituels ?

      • Limiter nos goûts personnels (quand ils le sont vraiment) à un « marqueur social », je trouve que c’est s’infliger à soi-même le supplice de Guy Debord. J’ai l’audace de considérer qu’on peut, par une liste bien choisie d’oeuvres ou d’artistes, approcher d’une identité qui soit réellement singulière, c’est-à-dire à nulle autre pareille. Et suffisamment riche pour dépasser les clivages socio-culturels. Evidemment, sur Tinder, on en est assez loin🙂

  5. L’abondance de Tinder (et OkCupid) est très liée à la région. En RP, ça va, à Paris même, c’est génial. MAis depuis que j’ai déménagé en Normandie, je n’ai plus qu’une poignée de nouveaux profils à valider chaque semaine. Bon, l’avantage, c’est que j’y passe moins de temps (fini l’addiction !) et que je n’arrive plus à épuiser la limite de « like » quotidienne.🙂

  6. Réjouissez-vous, les mini séquences en 3D devraient arriver sous peu, elles sont déjà dans le métro parisien. C’est comme ça qu’un matin je me suis retrouvée face à Lana Del Rey en pull Anne-Sinclairien rose barbapapa… La frousse que j’ai eue !

  7. Je reprends dans le même ordre ton argumentaire en trois points, en jouant le rôle du procureur !
    (Je précise que je n’ai qu’une idée approximative du fonctionnement de Tinder acquise au travers d’articles et de quelques témoignages de proches, il n’est donc pas exclu que je dise des conneries !)

    D’abord, sur la photo comme critère quasiment unique de sélection. Comme tu le dis très bien, une photo (ou 3, la quantité max tinderienne, je crois) ne dit qu’un peu sur la personne, elle peut flatter ou dévaloriser, elle ne dit pas tout. Bref, elle ment, ne serait-ce que par omission. Sur OK Cupid, il y a des photos et elles prennent une place importante car nous ne sommes ni des esprits purs, ni des corps purs, mais elles sont complétées par le calcul de match qui prend quasiment tous nos critères de sélection en compte… sauf ceux basés sur le physique, justement !!! Je trouve cette approche plus équilibrée. Cela vient sans doute aussi du fait que je me sens confiant sur qui je suis, mais moins sur ce que je parais (au travers de mon enveloppe corporelle !).

    J’ai une vraie dent contre le geste Tinder où, littéralement, on zappe ou non les personnes sans état d’âme (ben tiens, on est derrière son petit téléphone bien tranquille). Et ça me paraît très différent de ce que tu dis être le mécanisme dans la vraie vie. À une soirée, bien sûr, tu vas repérer les gens que tu ne connais pas sur des critères immédiats d’apparence physique. Mais tu peux aussi rejoindre une discussion et être frappé(e) par les propos d’une personne qui « ne payait pas de mine ». Bref. Dans une soirée, tu ne peux pas éliminer les gens « toi, je vais te parler, toi non ». Tu sélectionnes un peu, tu es sélectionné(e) également mais il n’y a rien de définitif et surtout tu ne t’arrêtes pas forcément au premier critère de filtre. Ouf !

    L’abondance nous rend paresseux dans l’effort relationnel (et particulièrement amoureux), j’en suis hélas convaincu depuis longtemps. Mais ce point n’est en rien spécifique à Tinder. Le Net tout entier nous offre la profusion (2000 sites de rencontre en France !) et il n’est pas difficile de penser, dès lors qu’on rencontre une première difficulté relationnelle, qu’il vaut mieux laisser tomber car il y en a sûrement un(e) de mieux qui nous attend au prochain clic.
    En contrepartie, on couche sans doute plus facilement aussi (on peut y voir un avantage), on est plus prompt à un « galop d’essai » (j’aime bien l’image !!!), mais on dénoue aussi vite qu’on noue.
    Mais je suis peut-être un ringard qui donne une importance démesurée à la notion de durée ! J’ai bien peur, hélas, que souvent, les relations Tinder aient le défaut originel de leur superficialité et qu’il faut une belle succession de hasard pour y trouver un bonheur longue durée.

  8. Voilà bien pourquoi je n’aime guère les sites de rencontres en général, une photo ne donne pas l’ampleur de la personnalité.

    Voix, gestuelle, comportement, caractère…

    Vraiment cela reste (à mon humble point de vue) une fausse bonne idée. Je n’ai jamais fait une seule rencontre valable sur ce genre de sites… Alors que la réalité, elle, foisonne de merveilleuses possibilités…

  9. Et quand on est vieux et moche, quelle app est-on censé utiliser?

    C’est une vraie question: il y a pas mal de monde en France (hommes et femmes) qui n’a plus 20 ans et qui n’a pas un physique de top model. Et même si on ne fait pas fuir les petits enfants par notre apparence, on n’a pas non plus forcément 5 heures par jour à passer en salle de sport pour avoir le physique du prof de surf ou de la prof de tennis. Bref: il y a pas mal de monde qui ne va pas être choisi sur photo.

    Il y a une app pour ces gens là?

    • On ne sera pas choisi-e sur photo mais il faudra que le physique « passe » le test de l’attirance, d’une façon ou d’une autre. Mais c’est vrai qu’il serait intéressant d’avoir des sites de rencontres où l’on se choisit d’abord sur les autres critères et à la fin seulement quand on trouve qu’on se plaît suffisamment sur ces autres critères, on retourne la carte du physique pour voir si c’est pas rédhibitoire.

      En fait, c’est à peu près comme ça que marchent déjà gleeden et ashleymadison, puisque quasi personne ne met de photo publique où on les reconnaît : il faut d’abord passer le test de la discussion, et ensuite seulement (éventuellement) on découvre les photos. Peut-être que c’est un mode de fonctionnement qui plairait à celles et ceux pour qui le physique n’est pas le critère principal ?

      • Ce n’est pas tout à fait la question.

        Il ne s’agit pas de choisir sur d’autres critères que la beauté physique, pour cela il y a déjà des sites.

        Il s’agit de ne pas penser qu’on peut choisir dans le 1% du top quand on sait ne pas être soi-même dans le 1% du top. Pour moi: je suis vieux, je suis moche, je ne vais pas choisir des filles de 19 ans avec un physique de top-model, je sais bien que je ne les intéresse pas. Pareil pour les critères non physiques: je ne suis ni si malin ni si intéressant que ça. Pour 90% des femmes, je ne passe sans doute pas non plus le test de la conversation. Par conséquent aucune de ces apps ne veut de moi.

  10. « Il faut bien se plaire d’une façon ou d’une autre, quand même  »

    Non, il faut simplement ne pas se déplaire.

    Nous ne nous comprenons pas, alors je m’explique. Allez, par exemple, en club libertin. Plus en province ou en banlieue qu’à Paris. Vous y rencontrerez, parfois, des femmes au physique peu généreux et d’un âge certain qui savent très bien que les jeunes éphèbes protéinovores préfèrent plus jeune et plus siliconé. Qu’importe: ce dont elles ont besoin c’est simplement d’un porteur d’attribus érectiles avec suffisamment peu d’excédent pondéral pour ne pas de les étouffer en missionnaire et une meilleure santé que le regretté président Felix Faure. Et, évidemment, qui ne les considère pas comme des salopes pour avoir du désir, mais cela va sans dire.

    Il n’y a pas d’app pour ces gens-là. Pourtant ils sont nombreux.

  11. Tinder n’est pas égalitaire.

    En fonction de votre succès (mesuré en nombre de matches et de paroles échangées), il vous attribue un score que l’on appellera « score de beau-gossitude ». Les gens que vous voyez sont des utilisateurs dans la même « tranche de beau-gossitude » que vous.

    Et si vous vous débrouillez mal sur Tinder, eh bien vous vous retrouvez dans un no man’s land. Des milliers d’utilisateurs autour de vous, mais aucun sur l’écran de votre smartphone.

    Il faut arrêter de vouloir voir de l’égalitarisme partout. Tinder émule le fonctionnement du marché sexuel réel, qui lui est structurellement inégalitaire. Il comporte un biais favorable à la majorité des femmes par rapport à la majorité des hommes, et ce sera comme ça tant que les femmes auront 400 gamète par vie, et les hommes, des milliards.

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