Consentement 2.0 = enthousiasme !

Où il est postulé que la notion de consentement est trop floue pour constituer un outil pertinent en pratique. Où il est ensuite précisé que les messages qui font comme si le consentement explicite était simple à demander et à formuler sont peu efficaces pour lutter contre la culture du viol. Où l’on démêle finalement l’écheveau en y appliquant la règle du « fuck yes! » proposée par Mark Manson.

Consentement 2.0 = enthousiasme !

Consentement 2.0 = enthousiasme !

— tu veux bien que j’enlève mon t-shirt ?
— je peux défaire ton soutien-gorge ?
— ça te fait envie que je caresse tes seins ?
— tu me dis si ça te gène d’avoir ma langue sur ton sexe, hein ?

— si tu continues à t’interrompre toutes les deux secondes, je vais bientôt finir par ne plus avoir envie. Tu peux te taire et juste me baiser, s’il te plaît ?

Le sexe n’est pas comme une tasse de thé

Dans la série des sujets féministes où je suis tiraillé entre plusieurs courants, il y a la question du consentement préalable et explicite.

Entendons-nous bien. Je suis tout le contraire de ceux qui prétendent qu’un « non » peut cacher un « oui » (voir cette illustration — attention, NSFW) et même si je n’aime pas le terme « culture du viol » (rape culture) parce qu’il donne l’impression de décrire l’ambiance Game of Thrones et de ne pas s’appliquer à notre bain culturel bien plus sournois, je suis convaincu que nos références culturelles H/F (et même H/H ou F/F d’ailleurs) sont encore complètement tordues et qu’elles véhiculent trop de schémas qui nient le consentement, la libre disposition du corps, le libre arbitre et l’égalité des sexes (et c’est bien tout ça que désigne la « culture du viol »).

Mais si la notion de consentement est indiscutable en droit, elle a un piètre intérêt pratique parce que nos codes sociaux fonctionnent énormément sur des signaux implicites plutôt que sur une verbalisation explicite. Effectivement, le « non » a parfois beaucoup de mal à s’exprimer et à être entendu ; et donc contrairement au dicton et à nos réflexes sociaux qui prétendent que l’absence de refus vaut consentement, il faudrait ne rien faire avant d’avoir perçu un « oui » clair. Mais le « oui » est souvent encore plus délicat à identifier, verbaliser, susciter, écouter — surtout dans les circonstances dont on parle (car le sexe, c’est pas complètement la même chose qu’une tasse de thé).

Consent is sexy?

La plupart des messages sur le consentement ont tendance à minimiser ce côté malpratique de l’exigence. Et certains excès de zèle dans l’interprétation nuisent au message global, par leur caractère inapplicable. Car en théorie, il faudrait recueillir un oui explicite à chaque fois et à chaque étape des ébats, puisque le consentement est censé ne jamais être forfaitaire ni renouvelable tacitement, même entre personnes qui ont déjà couché ensemble plusieurs fois. Certaines campagnes sur les campus américains ont par exemple été jusqu’à conseiller aux tourtereaux d’écrire un genre de contrat qui stipule noir sur blanc lesquels gestes sexuels sont au menu de leurs prochains ébats, et lesquels ne le sont pas. L’idée derrière cette approche extrême, c’est que tant qu’il restera le moindre flou, le soupçon du viol s’invitera à la fête.

Toutefois, il se trouve que le sexe a souvent du mal à vivre dans la lumière crue et les arrêts fréquents et se plaît davantage dans la fluidité et le clair-obscur (attention : je n’ai pas dit « pour tout le monde » — chacun se reconnaîtra ou pas). Sans aller jusqu’à la caricature de la scène d’introduction, je ne suis pas sûr, quoi qu’on en dise, que le consentement soit sexy en toute circonstance. Cette notion du consentement explicite, répétée de plus en plus fort, met de nombreux hommes (et probablement un certain nombre de nanas aussi) dans une position de réserve attentiste vraiment pas sexy (pour eux et souvent pour leur partenaire) s’ils choisissent de l’appliquer à la lettre, pour peu qu’ils soient déjà pas très sûrs d’eux-mêmes ; et ce dans des circonstances où les capacités de verbalisation des participants ne sont pas à leur zénith, par dessus le marché.

En outre, tout ce qui se dit autour du consentement explicite est le plus souvent présenté par les médias dans un seul sens, le sens archaïque : l’homme (actif) propose, la femme (passive) dispose. On comprend que ça correspond à une réalité dans laquelle l’homme initie le plus souvent le sexe, et que c’est la personne qui initie qui est responsable de s’assurer du consentement de l’autre. Mais on n’en reste pas moins dans la bonne vieille dynamique Mars/Vénus que je déteste avec une véhémente cordialité, et qui véhicule le mythe que les femmes sont en gros indifférentes aux choses du sexe, et à la rigueur consentantes si on les traite comme des princesses.

Tout ça pour dire quoi ? Que la notion simple de consentement n’est pas le bon outil de prise de décision quand on se demande si l’on accepte les avances de quelqu’un / si l’on poursuit l’initiative. Trop flou. Trop facile à mal interpréter. Trop intrusif s’il faut systématiquement s’en assurer de façon explicite.

Fuck yes!

Ce qu’il faut voir en plus de ça, c’est que le consentement, c’est quand même le degré zéro du non-viol. Quand il n’y a pas eu consentement, c’est clairement une situation toxique. Mais quand c’est tout juste consenti, c’est encore pas super folichon non plus. Car au final, le mot « consentement » est étrangement passif et négatif. Je consens à ce qu’on me fasse une prise de sang ; je consens à venir bosser un samedi matin ; je consens à payer mes impôts. Mais je ne me vois pas envisager le sexe en terme de « consentement ». Et que si c’est pour être au lit avec quelqu’un de juste consentant, je préfère boire un thé.

ah, mwéééé, humm, ché pas trop, oui peut-être, ok bon allez d’accord vas-y mais c’est bien parce que c’est toi.

Et donc la position que je défends ici, c’est que le mot « consentement » est trop faible et qu’en cherchant juste le consentement, on demande aux gens de se prononcer dans une zone qui est grise par nature, quelque part entre le « bon allez ok » et le « pourquoi pas ».

C’est parce qu’on croit devoir opérer dans la zone grise que le consentement a besoin d’être clarifié par une verbalisation explicite. Et c’est tant qu’on imagine que le désir des nanas est –selon le stéréotype en vigueur– discret et incertain qu’on n’arrive pas à s’extirper du dilemme « on ne peut jamais être sûr-e qu’il y a consentement sans qu’il soit verbalement explicité »/ « oui mais comment faire en pratique, parce que c’est pas toujours évident de verbaliser ? »

Le truc est inextricable jusqu’à ce qu’on comprenne que, fille ou gars, quelqu’un qui est enthousiaste saura le montrer ou le dire avec force et conviction. Et que si c’est pas évident, c’est pas la peine : même si c’est pas forcément un viol, ça sera probablement nul de toute façon. Et ainsi, au lieu de mettre la barre juste à la limite du viol, il suffit de déplacer le seuil de décision deux bons crans plus haut et de remplacer consentement par enthousiasme.

Car alors tout devient plus clair en pratique : c’est l’approche proposée par Mark Manson dans sa « règle du fuck yes! » (pour le cas des amours hésitantes). En quittant la zone nébuleuse du consentement pour se concentrer sur le répertoire ardent de l’enthousiasme, on joue avec des notions bien plus lisibles, même quand on a un coup dans le nez, même quand on ne se connaît pas trop bien, même quand on est puceau, même quand on ne parle pas la même langue. Comme ça on ne pourra plus se tromper. Si l’enthousiasme n’est pas absolument évident, alors ce n’est pas de l’enthousiasme et on ferait mieux d’en rester là.

Au passage, on élimine tous ces cas tangents nauséabonds, quand l’un des deux (parfois les deux, en vertu du phénomène dit du paradoxe d’abilene) n’est pas trop motivé mais finit par consentir par peur de décevoir ; pour faire plaisir ; parce qu’il/elle se sent obligé-e ou redevable. Ce qui du coup disqualifie aussi les techniques de drague et autres PUA, dont le seul but est d’extorquer un consentement hésitant, à force de manipulations tordues. Allez donc extorquer un enthousiasme avec ces entourloupes de vendeurs d’encyclopédie…

Et sinon, en backup…

Et si à un moment le doute s’immisce dans l’enthousiasme, il restera toujours la possibilité de verbaliser le consentement, ou bien d’arrêter (en vertu du principe que si l’enthousiasme n’y est plus ou n’est plus partagé, ça vaut probablement pas le coup de vouloir continuer).

— Oui mais alors, si j’ai très envie mais que je ne suis pas enthousiaste plus que ça, je ne vais pas faire semblant, quand même !

— Ben dans ce cas, il te reste les mots. J’ai pas dit qu’on n’avait pas le droit de les utiliser. Je dis juste qu’en l’absence de mots, si c’est pas clairement enthousiaste, c’est clairement pas la peine.

Bon ce soir je suis super fatigué-e et je vais pas te sauter dessus mais j’ai bien envie de me laisser faire. Occupe-toi de moi si tu veux bien. Je te dirai si à un moment je préfère que tu t’arrêtes mais pour l’instant, c’est trop bon.

PS : j’ai conscience que pour pas mal de monde je suis en train d’enfoncer des portes ouvertes. Mais paradoxalement, je pense que ça va mieux en le disant🙂, même si c’est juste pour dire que enthousiasme, ça sonne bien mieux que consentement.

9 réponses à “Consentement 2.0 = enthousiasme !

  1. Un des meilleurs textes que j’ai pu lire sur cette question délicate du piège du consentement. Merci.

  2. Réflexion très intéressante et qui venait en ce qui me concerne a un moment propice. Je te remercie Audren. Hier au cours de droit ,le prof juriste abordait cette question du consentement « pierre angulaire de l’abus sexuel et du viol » mais concept flou et interprétable. Les avocats s’en donnent ainsi à cœur joie lors de La Défense de leur client ou cliente. Elle voulait puis elle ne voulait plus….elle ne voulait pas mais ne savait pas exprimer son refus. Comment objectiver cette notion de consentement? Le droit pénal peut être très injuste et ainsi punir un brave mec qui s’est emballé trop vite ou nier la souffrance d’une victime. Au delà de cette notion de consentement qui est très binaire, la notion d’enthousiasme est plus accessible et compréhensible pour tous notamment dans les cours d éducation sexuelle.

    • C’est justement ça que je voulais faire ressortir : que du point de vue juridique, c’est le consentement qui fait foi ; mais que du point de vue pratique, ça vaut le coup de s’appuyer sur quelque chose de plus flagrant.

      Au passage, j’ai envie de noter que l’idée de contrat écrit pour établir le consentement va à mon avis à l’encontre du principe qu’il puisse être retiré à tout moment, et *in fine* à l’encontre de l’intérêt de la victime : s’il y a une trace écrite que j’avais dit oui, j’aurais encore plus de réticences et de difficultés à porter plainte.

  3. J’ai pu lire les pire trucs, sur le consentement.
    Genre, mode contrat écrit, ou presque, avec programme préalable quant à la liste des possibles et des pas possibles, etc’.

    Cependant, si la question de l’enthousiasme décrispe quelque peu l’approche, elle ne résout pas tout: il y a de nombreuses situations où le désir — même très intense — ne se manifeste pas par l’enthousiasme.

    Le gros souci, il me semble, dans ce qui — quoi qu’on en pense — constitue un milieu souvent sclérosé et existentiellement frigide, c’est l’approche morale et la volonté de principes.
    Tant qu’on cherchera à établir une batterie de codes préalables (pour bien montrer qu’on est anti-ceci, anti-cela, irréprochable sur un plan et l’autre, etc’, ou s’assurer de pouvoir confortablement s’y appuyer pour ne pas avoir à fabriquer la vie en temps réel — cette vertigineuse angoisse) plutôt qu’à élaborer une intelligence commune et une présence sensible, on échangera une morale, des principes et des codes mutilants, pour d’autres non moins pauvres et rigides.

    Il y a des aventures extraordinaires qui débutent par un «pourquoi pas».

    Enfin, puisse le «fuck yes!» surgir souvent, surtout dans ces moments ou on est toutes là juste pour baiser et le faire sans se poser de questions.
    Pour les autres moments, il s’agira de retripler d’imagination pour inventer et transformer le rapport des forces (désirs, peurs, fascination, colère, curiosité, vengeance, appétit), et tordre le cou au « laisser-passer » de l’hégémonie masculine.

    • « il y a de nombreuses situations où le désir — même très intense — ne se manifeste pas par l’enthousiasme. »

      Il y a des situations où le désir — même très intense — n’est pas associé à du consentement.

  4. Réflexion très intéressante, mais qui me laisse un peu perplexe, face aux expériences réelles que j’ai pu connaître.
    Le problème, c’est que quand on va au lit avec quelqu’un, on y va aussi avec sa culture propre et traits de personnalité. Du coup, la communication verbale et non verbale de l’enthousiasme peut s’avérer difficile, même avec beaucoup de bonne volonté de part et d’autres, quand on ne se connaît pas beaucoup.
    Notamment, parce que la personne ne lira pas les signaux tels qu’on les a envoyés.
    Ça peut tenir à des différences de codes, comme à un déficit de confiance en soi (et sur ce plan, je suis toujours étonnée de voir à quel point la self esteem peut être basse), et les ajustements, voire les encouragements, sont souvent nécessaires. Enfin d’après mon expérience, qui vaut pour ce qu’elle vaut.

    • C’est probable. Je pense juste que ce genre d’obstacles est encore plus à même de brouiller les signaux de consentement que ceux d’enthousiasme. Reste la verbalisation, si elle est possible. Sinon il faut bien s’abstenir (dans le doute).

    • J’aurais bien aimé que Titaniaa développe autour de son expérience des problèmes vécus autour du consentement (pour sortir de l’approche théorique) et savoir où ses réflexions la mène, justement.

  5. Un p’tit C’est mon choix « J »aime deux hommes à la fois » qui date de fort longtemps🙂

    www . youtube . com/watch?v=EutgVPxZGjQ

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