Parler de sexe sans honte ni grivoiserie

Notre culture a du mal à parler de sexe sans pudibonderie ni gaillardise. Comme s’il n’y avait que deux postures pour en parler : la nonne ou le bidasse.

digital pencil drawing wine glass

l’indécente minutie descriptive des pompeux oenologues (ref. photo (c) JSovey sur deviantart.com)

Le sexe touche à tellement d’interdits culturels, d’injonctions contradictoires, de tabous intériorisés, d’insécurités personnelles qu’on a du mal à trouver une justesse de ton pour en parler. Alors d’euphémismes moralisateurs en allusions nigaudes, de vulgarités sexistes en blagues salaces, notre culture sexe-négative conduit les discussions sur le sexe à toujours avoir le cul entre deux chaises, entre le jugement moral et le détachement railleur.

D’ailleurs l’autre jour, je tombe sur cet article à propos de stages sur la fellation. C’était écrit par une femme mais entre elle et les commentatrices, on aurait dit une troupe de légionnaires se foutant grassement de la gueule d’un puceau. "Lol! Non, mais ça s’apprend sur le terrain, mouarfouarf…". Oui, bon, on a le droit de rigoler, mais je trouve que s’agissant de sexe, on a bien plus souvent recours à la rigolade que pour d’autres sujets, comme si c’était un moyen d’exorciser une forme de honte ou de malaise pour en parler normalement.

Et comme j’aime bien le parallèle sexe – cuisine, filons encore la métaphore. Personne ne rigolerait autant de nanas (ou de mecs) qui iraient prendre des cours de sauces liées ou de cuisson des viandes.

Et si on s’exprimait sur la bouffe comme on s’exprime sur le sexe, on s’en tiendrait à :

oui, je reconnais que je me suis délecté de cette collation, mais je n’ose trop m’en vanter, tant il est vrai qu’il ne faut pas abuser des bonnes choses

ou alors

MDR!! – tu sais, des lasagnes comme ça, j’en reprends quatre fois par jour si tu en refais, et je rameuterai toutes mes copines ; comme cordon bleu, t’es vraiment trop bonnard.

Alors moi je dis, apprenons à parler de sexe comme on parle de cuisine — les plaisirs de la bouche sont d’ailleurs au moins aussi intimes que ceux du sexe. On peut dire sans honte ni grivoiserie qu’on a apprécié l’inventivité des canapés multicolores, qu’on se souviendra longtemps du croquant du bardage accompagné de l’onctueux de la sauce aux morilles, que les chocolats fondaient divinement sous la langue. Allons même jusqu’à l’indécente minutie descriptive des pompeux œnologues.

Un jour, peut-être qu’on osera dire entre collègues qu’on aime la pénétration anale sur le ton avec lequel on peut déjà dire qu’on aime les galettes de sarrasin à l’andouille ou les huîtres pochées.

Et si on a peur des réactions physiologiques : on est déjà habitué à saliver à la description d’un bon plat — je ne vois vraiment pas où est le problème.

28 réponses à “Parler de sexe sans honte ni grivoiserie

  1. Ben on apprend aux enfants que pipi caca prout c’est sale
    Donc tout ce qui concerne l’interieur de ton slip est sale …
    Je crois reellement qu’il faut que les parents integrent que dans "education sexuelle" il y a education.
    On souhaite le meilleur pour nos enfants. Commençons par ne pas faire de leurs corps des tabous …

  2. Hello,
    Décidément, non seulement tu as atterri chez Millie par ma faute, mais en plus elle t’inspire un article ?
    Mais j’ai une influence de dingue !

    Sinon, parler de sexe comme on parlerait de cuisine ?
    Bonne idée, pourquoi pas ?

    Sauf que dans la vraie vie, il me semble que les hommes sont plus réticents à en parler que les femmes.
    Tu ne trouves pas ?
    Je veux dire, sans en faire tout un plat, justement.
    Peut-être simplement parce que les femmes, du fait des menstruations, sont déjà plus facilement amenées à parler de leurs organes génitaux et de leur complexité que les hommes.
    Bref, parler de sexe vient naturellement dans une discussion entre femmes. C’est moins le cas dans une discussion entre hommes.
    Enfin, c’est mon ressenti.

    Je suis à l’ouest là, ou d’autres partagent mon avis ?
    ++

    • C’est peut-être un stéréotype, c’est probablement véridique. Le souci, c’est de trouver quelqu’un qui ait vécu les deux expériences (les discussions entre nanas et les discussions entre mecs) pour arbitrer.

      • J’ai envie de dire qu’entre mecs (j’ai longtemps bossé dans un monde très masculin) ça tourne plus souvent en "fausse vantardise" … qui détourne en fait le principe de l’humour (je cite) "comme si c’était un moyen d’exorciser une forme de honte ou de malaise pour en parler normalement". Pour les femmes c’est pareil, plutôt "fausse moquerie" peut-être (oui on est des pestes, ok on assume ^^) mais plus sur le ton de la confidence et du partage d’expérience. Au final ça revient toujours à la même chose: le malaise.

      • Bonjour,
        J’ai suivi le chemin d’un article de vous sur une page fb qui m’a amené sur votre page fb et qui m’amène sur votre blog. J’ai vécu tout au long de ma vie avec pratiquement que des hommes. Et j’ai 3 fils. Entre eux les hommes parlent de sexe, Parfois très sérieusement, souvent d’un rire gêné et parfois goguenard et prétentieux quand ils sont en groupe, mode. "mais qui de nous a la plus grosse" ? se glorifiant de conquêtes. Face aux femmes si le sujet se présente, ils sont pudiques, et il faut, qu’ils aient, confiance pour qu’un échange vrai de dialogue soit possible. Et ils sont au combien touchant (sans jeux de mots) dans leur manière de dire. Je ne m’étalle pas plus. Et je pense que tout est lié à cette pudeur, qui est lié à l’Histoire. Je ne m’étalle pas plus. J’ai trouvé votre regard très interessant. Merci pour ce partage. Flo

  3. Concernant les discussions entre filles ou mecs, je pense que c’est juste différent : la masturbation est complètement tabou chez les filles et ultra courante dans les discussions de mecs (même si c’est sur le ton de la plaisanterie). A l’inverse, j’ai le sentiment que ces dames parlent peut-être plus ouvertement d’un bon amant que nous de ce qu’on a fait la veille au pieu.
    Je me base sur ce qu’on m’a dit des discussions entre filles, donc ça vaut ce que ça vaut.

    Je suis vraiment d’accord avec toi concernant l’article sinon : même en étant totalement à l’aise avec ça, il est difficile d’en parler sans tomber dans un travers ou l’autre. Je le vois en écrivant sur mon blog, c’est compliqué : si je dis bite, ça peut faire un peu vulgaire, si je dis pénis, ça peut faire un peu coincé / cours de bio au collège.

    • Effectivement, côté vocabulaire (je l’avais écrit à propos de la littérature érotique), on n’a souvent le choix qu’entre le vulgaire, le médical, et le poétique/culcul. Ce qui fait que je préfère lire des textes érotiques en anglais. Je crois en effet que c’est un peu plus facile pour les américains, dans la mesure où la frontière y est beaucoup moins nette entre le langage châtié et le langage parlé voire grossier.

      • Connaissez-vous le Dictionnaire des mots du sexe d’Agnès Pierron? ll parait que les hommes appellent leur sexe "l’arc-boutant", "la plume de l’amour", "le flambeau de Cupidon", "le plongeon de Vénus", "le pinceau qui redonne la couleur aux filles"… C’est peut-être "poétique/culcul", mais c’est tellement drôle…

      • Non, je ne connais pas mais c’est le genre de liste à la Prévert qu’on voit souvent passer. Malheureusement, même s’il est parfois inventif, je trouve ce vocabulaire souvent sexiste et hétéronormatif. Et en tout cas incasable dans une conversation :-)

    • Je te rejoins assez sur le type de discussions entre filles concernant la sexualité. Et je ne trouve pas, contrairement à Marylin que le sexe vienne naturellement dans une discussion. Ce n’est pas complètement tabou non plus, mais on tombe vite dans les mouarfmouarfmouarf ou les explications succinctes. Ce dont on parle surtout, c’est de sentiments, non? Après, oui, peut-être parlera-t-on du bon ou du mauvais amant. Ou de nos doutes. Mais nos plaisirs et … la masturbation? Ou alors je suis et j’ai des copines coincées!
      Et même souci quant aux mots…

      • Oui, on parle de sentiments sans parler de sexe, comme si on était plus à l’aise pour avouer qu’on adore le chef que pour dire ce qu’on aime à propos de sa cuisine.

  4. C’est ptet pour ça que le cul est génial! Tu baises et tu kiffes, et ensuite tu racontes et tu rigoles! :D

  5. Plutôt d’accord avec l’article ainsi que les divers commentaires.
    Mais finalement n’est-ce pas notre propre "attitude" qui fait la différence ? Il m’est déjà arrivé de parler librement de menstruation, masturbation, sodomie et autres joyeusetés de façon spontanée et sans gêne, et j’ai plutôt trouvé que les personnes (probablement bien choisie lorsque j’ai pris cette "liberté") n’avaient pas spécialement mal réagi ou vécu ce moment. La peur du jugement des autres entrent probablement aussi en jeu et puis en discuter c’est aussi prendre une position qui ouvre notre intimité … qu’on n’a pas forcément envie de dévoiler à n’importe qui. (Et j’ai même pas rougi en écrivant SODOMIE ^^ lol)

  6. Nous sommes des mammifères, des animaux, tout est codifié, nous n’échappons pas à notre nature.

    Pourquoi certains mammifères éliminent les nouveaux nés pour peu qu’il y ait un décalage biologique au niveau de la gestation ? Nous ne sommes pas si loin d’eux contrairement à ce que nous voulons admettre. Nous avons juste rajouté des intermédiaires.

  7. Les "règles" ou "codes" qui régissent l’humain nous sont encore à ce point inconnus qu’il va de soi qu’il faut prendre des pincettes pour enlever le tablier de la ménagère comme de son mécano ;-)

    Plus sérieusement…le corps est paradoxalement tabou, certes en termes strictement hygiénistes, et pourtant balancé à tous vents comme le graal à conquérir et à acquérir.

    Ayant lu un excellent bouquin sur le plaisir féminin, il va de soi que le machisme s’est transporté jusque dans leur manière de jouir et qu’une femme post 70 avait assez honte d’être une dure à jouir au vu de la grande libération dont elle était l’objet d’alors.

    Maintenant qu’on se le dise…il y a intimité et intimité. Le fait que l’on puisse avoir envie de parler de sexe "sérieusement" sans gaudrioles et flonflon, pour parler en fait "du rapport" que l’on entretien au sexe me semble assez naturel. Or le tabou n’est pas tant placé sur le sexe ou l’acte en lui-même mais précisément sur le rapport que l’on entretien à l’acte. Après, se rassurer, se gausser ou se détendre…le sexe à ceci de simple qu’il est finalement suffisamment universellement représenté à la surface du globe pour être un dénominateur commun entre toutes et tous. Pour autant, rien de plus différent qu’une partie de jambe en l’air ou d’une fellation qu’une autre. Et même avec la même personne… d’où inutilité totale et absconse d’aller chercher de la nouveauté ailleurs que chez celui ou celle que l’on croit connaître mais qui s’ignore souvent lui – même ;-)

    Je suis un homme, j’ai des "pulsions"…et effectivement on m’a appris d’une part que ces pulsions avaient des conséquences (sentiments, enfantement, maladies) et que la morale voulaient que je les réfrène. Mais comme j’ai une faculté assez exceptionnelle pour oublié ce que j’apprends, eh bien je ne me suis pas arrêté là. Et il se trouve que mes pulsions me meuvent plutôt vers une personne…avec qui je souhaite partager une chose effectivement plus intime que la bouffe… mon sexe. Et ce sexe n’est ni à vendre, ni à prendre…je le donne sur la base d’un choix à qui je veux et pas à n’importe qui. Quand je dis pas à n’importe qui, je ne parle pas de valeur de l’individu concerné, mais bien du rapport que j’entretiens à l’individu. Et il me semble parfaitement naturel de créer des distinguo entre les gens. Il y a ceux avec qui je bois un verre (je les aime), il y a ceux avec qui je mange (je les aime), il y a ceux avec qui je danse (je les aime), il y a ceux avec qui je baise (je les aime)… mais toutes et tous sont aimés différemment de moi et cela n’engage que moi. Ils/elles ont toutes et tous la même valeur, pourtant il en est dont je me soucie plus que d’autre. Cela ne me parait pas malsain pour autant et non je ne pense pas rejeter les gens ou les exclure de ma vie en pensant comme cela.

    Je tiens à mon intimité Et c’est précisément parce que personne n’a droit de regard dessus que c’est intime. Il ne s’agit pas de cacher ou d’ignorer ce que l’on sait par ailleurs exister sans y prêter attention. C’est simplement là, c’est un constat et je fais avec. Ni bien, ni mal…mais à moi. Mon corps, dont je suis le légitime dépositaire pour un temps donné, ne sera jamais à quelqu’un d’autre que moi. Et si je dois le prêter, j’aimerais au moins avoir le choix de la personne afin d’asseoir effectivement une intimité, une dimension particulière à la relation.

    Alors parler de sexe comme je parle de bouffe et Dieu que j’aime manger…oui je veux bien… mais plutôt que de parler de sexe…j’aime autant le faire. C’est comme les frites MacCain… ceux qui en parlent le plus…

    Après on peut se donner des envies ou en rire aussi, parce que finalement ce n’est pas si "grave"… ni si "important"…. l’essentiel est précisément d’avoir la chance de vivre… le reste…c’est du bonus!

  8. J’adore votre article, j’ai le même rêve ! Déjà ça serait formidable si je pouvais demander avec une voix normale à ma collègue (dans un open space) si elle a un tampon pour moi, sans que la ‘meute’ autour de moi trouve ça gênant.
    En tout cas je trouve votre blog très riche et intéressant- je me sens nourrie après chaque lecture, c’est vraiment formidable. Et bien sûr j’envie votre maîtrise de la langue – je ne suis pas française, et vos pensées confirment souvent mes propres idées, mais je me ne pourrais jamais les exprimer ainsi…
    Merci pour ce travail précieux et aussi merci pour vos dessins que j’aime beaucoup !!!!

    • Je suis flatté. Alors je vous renvoie la flatterie : plût à Dieu que tous ceux et celles qui commentent ici (et qui sont censé-e-s avoir le français comme langue maternelle) eussent la même maîtrise de l’orthographe que vous ;-)

  9. Parler du sexe comme de la cuisine? "On peut dire sans honte ni grivoiserie qu’on a apprécié l’inventivité des canapés multicolores, qu’on se souviendra longtemps du croquant du bardage accompagné de l’onctueux de la sauce aux morilles, que les chocolats fondaient divinement sous la langue." Mais ce serait d’un ennui…!

    Évidemment, on se passerait volontiers de la honte (instillée, faut-il le rappeler, par plusieurs religions), mais pas de la pudeur qui peut joliment pimenter "la chose". Enfreindre un tabou peut aussi être un délice. Et le rire, quel bonheur!

    Je veux bien citer Desproges "On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui", mais sans oublier la sagesse populaire: "Faire rire une femme, c’est de faire entrer un de ses pieds dans son lit". Je plaide même le rire grivois, pour peu qu’il résulte d’une plaisanterie originale, inattendue.

    • C’est intéressant, cette distinction entre la honte et la pudeur. J’aurais tendance à voir cette dernière comme simple conséquence de la première. Je comprends que même dans un monde sans honte, on pourra toujours souhaiter la discrétion, mais je ne vois pas la place de la pudeur. Et pourtant je ne crois pas être exhibitionniste…

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