La jalousie, c’est naturel… comme le racisme

Voici une prise de position assez virulente contre la complaisance avec laquelle les manifestations de jalousie sont acceptées voire encouragées.

un couple s'embrasse sur un canapé - une fille garde ses distances, dégoûtée

La jalousie, c’est naturel (ref. photo « yuck » (cc-by) EvilErin sur flickr.com)

A chaque fois que je lis des livres ou des articles ou des discussions de forums concernant le couple libre ou le polyamour, je trouve dans les témoignages et les jugements des polyamoureux une grande tolérance voire une fatalité vis-à-vis des manifestations de la jalousie. Tandis que les non polyamoureux (entendez le sexologue ou la chroniqueuse qui en parlent dans leurs essais ou leurs colonnes) se complaisent à donner raison aux jaloux. Certes on condamne le jaloux paranoïaque de type Othello, mais dès lors qu’un conjoint a franchi la ligne que la culture occidentale considère comme la limite acceptable (« you fucked my wife ? ») alors la jalousie de l’autre est systématiquement excusée : on est sensé non seulement la comprendre, mais l’accepter comme quelque chose de légitime et irrévocable. Avec en arrière plan le lynchage en règle de « l’infidèle ».

J’y vois deux gros écureuils.

Le premier, c’est que la limite acceptable est différente selon les cultures. Pourquoi excuser la jalousie d’une femme qui menace de priver son mari infidèle de la garde des enfants, mais condamner celle de l’homme qui menace de répudier son épouse parce qu’elle avait laissé voir ses cheveux ou avait rendu son sourire à un inconnu ? Comment sait-on que la limite fixée dans la culture occidentale –essentiellement la relation sexuelle– a vocation à être une norme universelle ? Il y a tout un monde de nuances entre par exemple savoir tolérer un sourire innocent à une extrémité de la gamme, et accepter une cohabitation en trio à l’autre extrémité. Comme on ne peut pas savoir où est la bonne limite ; et puisqu’il faut bien condamner certaines manifestations de la jalousie, il me semble plus rationnel de considérer toute jalousie comme une pulsion archaïque qu’il faut savoir dompter ou désamorcer, pour le bien de la société.

Le deuxième écueil, c’est qu’à mes yeux la jalousie partage de nombreuses caractéristiques avec d’autres sentiments qu’on excusait à une époque et qu’on n’excuse plus. En effet, on peut partir du principe que le sentiment de jalousie est partiellement issu de notre héritage darwinien de primates, avec toutefois une large part culturelle. La variabilité de son expression selon les sociétés et les époques prouve d’ailleurs que la composante culturelle est peut-être prédominante, ou qu’en tout cas l’expression de la jalousie peut être très largement modulée par l’environnement culturel.

La xénophobie et la violence ont les mêmes caractéristiques. Elles se justifiaient du point de vue de l’évolution. Elles s’expriment différemment dans l’Histoire et selon les cultures. Mais on les considère dorénavant comme inacceptables et leurs manifestations ont été largement policées (même s’il reste beaucoup de chemin à parcourir). On n’encourage plus les gens à laver un affront dans le sang, on honnit le concept de races supérieures. Et il n’y a plus de tolérance pour un racisme « acceptable » ou une violence « acceptable ». C’en est même au point qu’on peut difficilement trouver quelqu’un à qui on pourrait avouer un sentiment de xénophobie – même si c’était pour essayer d’en comprendre l’origine et le désamorcer. Les violents et les racistes sont des parias, tandis que pour les jaloux et les jalouses on déroule encore le tapis rouge.

Bien sûr, il n’est pas question de revenir en arrière sur la violence et le racisme.

28 réponses à “La jalousie, c’est naturel… comme le racisme

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  2. C’est vrai, la jalousie semble être une faiblesse tolérée. Ce n’est pas si surprenant : elle est un revers de la médaille des modèles prônées par les idéologies sociale et économique dominantes. Que ce soit le modèle de l’organisation amoureuse (fondée sur la monogamie à vie) ou le capitalisme (qui sanctuarise la propriété privée comme un privilège de profit et de jouissance inaliénable), tout est fait pour cutiver notre « posséssivité ». Des lors, quoi de plus normal que nous nous comportions en petits propriétaires lésés et agressifs quand notre « propriété » ne nous garantit plus une jouissance exclusive?
    Combattre la jalousie, c’est remettre en cause les fondements de notre civilisation actuelle. Pour moi ce serait salutaire, mais pour beaucoup cela semble inconcevable…

  3. Pourtant, cette possessivité a bien reculé depuis un siècle… On n’est plus propriétaire de ses enfants ; une femme mariée peut avoir un travail à elle, des amis à elle, un appartement à elle. Mais la possessivité sur le corps de l’autre, au lieu de se dissoudre grâce à l’égalité des sexes (la femme n’avait aucun droit sur le corps de son mari) a été généralisée.

  4. J’aime beaucoup les deux gros écureuils! C’est Tic et Tac?;)
    Et bien d’accord sur le fond…

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  11. La jalousie… Tu vois, ton illustration me parle plus d’envie de jouir, de frustration, que de jalousie, pour le coup. Et même si l’intégralité de ton article n’a pas trouvé écho en moi, je comprends le déroulement de ta pensée. Pour autant, je ne suis pas certaine que toutes les formes de mal-être dans les couples libres (ou non) suite à une expérience en dehors du couple puisse être cataloguées comme de la jalousie… Il y a parfois des carences personnelles qui s’expriment en lieu et place d’une « banale » envie de posséder.

    • Le mot jalousie est trop vaste et trop flou. J’ai prévu de le découper en petits bouts mais je traîne les pieds parce qu’il faut que je lise plein de trucs pour ne pas raconter n’importe quoi.

  12. Plume Vive : « Il y a parfois des carences personnelles qui s’expriment en lieu et place d’une « banale » envie de posséder. »

    En fait, le sentiment de « possession » n’est quasiment jamais perçu par le jaloux comme telle. C’est un point de vue extérieur, ça… Lui/elle y voit surtout une insulte (à sa personne), une déchirure (de contrat) ou un abandon.

    Je crois que la jalousie, pas vraiment naturelle, est une maladie créée : soit par le traditionalisme, soit par une carence personnelle (et bien souvent les deux à la fois).

    Donc sociétale et psychologique :

    – sociétale : exclusivité officialisée sur une personne (mariage avec dot), exclusivité mutuelle (mariage moderne), position sociale (chef de famille, et place sociale vu de l’extérieur), « logique » traditionaliste (famille-procréation-éducation-retraite)…

    – psychologique : besoin pater-mater-naliste mis en danger, besoin gémellaire (autisme de couple) en péril, ne plus être protégé face au monde (avec enfants), peur d’avoir à reconstruire quelque chose (stabilité primordiale)…

    Mais elle est toujours suscitée par la crainte que la personne qu’on pense « posséder » ou dont on se sent « dépendant » applique son libre-arbitre (ou soit incitée) à récupérer son indépendance (ou choisisse une autre dépendance que la sienne) :
    – crainte du regard social sur cette fuite / ce « vol »
    – crainte de l’abandon

    Mais la question d’Audren, c’est surtout : « La jalousie est trop facilement admise comme quelque chose de normal »

    Et en effet, pourquoi ce défaut est-il si profondément ancré qu’il soit accepté et compris même par les polyamoureux ?

    Peut-être parce qu’il touche à la structure la plus prégnante du modèle social actuel : la famille, le lien social, le lien intergénérationnel, le lien entre la famille et la nation… On en accepte cet effet pervers collatéral, considéré comme mineur, pour ne pas « casser » tout le reste.
    Alors que l’équilibre de notre société peut parfaitement subsister à la diminution de la violence et de la xénophobie.

  13. Ce que je tentais, avec peine je l’avoue, d’expliquer par écrit (ce serait plus facile de vive voix), c’est qu’il existe aussi une autre facette : l’envie, le besoin de vivre ce que l’autre vit, non pas « pourquoi il ne le vit pas avec moi » mais « j’ai moi aussi envie de vivre ça »… c’est difficile d’être précis…

    • C’est le mot « envie » qui a disparu de notre lexique (les anglais ont gardé « envy », par opposition à « jealousy » mais on traduit les deux par « jalousie »). Dommage.

      • Mais j’ai en tous cas l’impression que tu as saisi le fond de ma pensée.

  14. J’aime beaucoup ce que lelou exprime .
    La jalousie née profondement à mon sens de ce que l’on est :
    lorsqu’on a un probleme de confiance en soi comment eprouver de la confiance vis à vis de l’autre ?
    Bien sur entretenu ce sentiment par la construction actuelle de la sociéte , on le voit quotidiennement dans les rapports professionnels par exemple , ou le manque de confiance est volontairement entretenu pour mettre en exergue la competition .

    Pour moi jalousie et possessivité sont des sentiments sensiblement differents la jalousie emane d’une distorsion de l’image que l’on peut avoir de soi meme ce qui entraine ce meme regard sur l’autre
    Alors que la possessivite est basée sur des contrats societaux ,ancrés pour soi disant maintenir une forme de cohesion du couple et de la famille pour nous emprisonner et nous priver de liberté !

    Apres chacun doit faire son chemin c’est une affaire d’auto responsabilisation comme ne cesse de le repéter l’homme qui m’accompagne et que j’accompagne …
    Vous l’aurez noté j’ai un peu de mal à dire « mon » compagnon🙂

    Pour ce qui est de la jalousie , nous y sommes confrontés meme dans les endroits ou s’exprime une sexualité « libre  »
    Nombreux sont les couples qui s’epient , ou s’observent en lieu et place d’etre dans leur propre plaisir …
    En ce qui me concerne lorsque je vois Fred s’éclater en dehors de moi cela me procure tout simplement de la félicité et vice versa , car ce qu’il vit à ce moment la est simplement different de ce que je peux lui apporter !

  15. C’est pas si facile que ça. La jalousie est quelque chose d’extrêmement compliqué. La comparer à la xénophobie, au racisme et/ou à la violence est assez incongru.
    Je verrais dans la jalousie plutôt un sentiment de se faire abandonner par l’être aimé, ce qui, en somme, j’imagine, n’est pas présent dans le racisme…..
    J’y vois beaucoup une peur de la solitude.
    Et l’Envie aussi, comme dit plus haut.

    Par ailleurs, la jalousie dans une relation amoureuse n’est pas vraiment comparable à celle de la possession des objets/territoires/etc….. S’il est désagréable de se faire piller/voler ses ressources (et j’imagine que c’est le genre de trucs qui peut amener au racisme, l’étranger venant conquérir un territoire possédé), on ne peut pas dire que l’on s’est fait « piller/voler » son/sa conjoint-e. Une personne, ça ne se vole pas. C’est cette dernière qui prend la décision d’aller vers quelqu’un d’autre. D’où l’abandon, certes temporaire peut-être, mais quand même.

    • C’est justement la jalousie au sens de ton dernier paragraphe (possession) que je voulais comparer au racisme. Car c’est quand même la première manifestation de la jalousie : « you fucked my wife? » (et non pas « my wife fucked you? »)

  16. Comme pour la xénophobie, la jalousie un sentiment-réflexe tout à fait possible, car ancré dans une culture, dans une part animale, dans un jeu social, dans son propre égo…
    Ce sentiment-réflexe doit être assumé et respecté car il est partie de nous. Pour autant, il doit être maîtrisé pour nous permettre d’aller au delà.
    En maîtrisant son réflexe xénophobe, on découvre des cultures nouvelles, on peut en trouver certaines admirables, on voit sa propre culture « de l’extérieur » et ça permet parfois de mieux l’apprécier/la connaître, on rencontre des individus pour ce qu’ils sont et non pour leur image…
    En maîtrisant son réflexe de jalousie… idem.

  17. Pingback: 8 gros mensonges sur l’amour (et le rétablissement de la choquante vérité) – partie 1 | Laura Ingalls 2.0·

  18. Je suis d’accord avec Couic sur le « sentiment réflexe », tout comme je suis d’accord sur le fait que l’on puisse difficilement comparer la jalousie au racisme.
    C’est un peu comme ceux qui ont tenté de dire que la colère ça ne devrait pas exister… Maintenant on reconnait que c’est salutaire,
    Je ne dis pas que la jalousie est salutaire., mais on ne peut pas « nier » tous les sentiments.
    Et il y a autant de jalousies que de personnes, autant de façons de la gérer ou de l’exprimer. D’où vient-elle ? J’ai déjà lu des explications sur la jalousie maladive, plausible.
    J’ai aussi rencontré des « pas jaloux(se) du tout ».
    L’important selon moi est de se connaître soi-même et avec les années je sais qu’il est impossible que je ne ressente aucune jalousie, la mienne n’est pas maladive.
    Ressentir un petit pinçon de jalousie parce qu’on voit son conjoint un peu trop proche d’une autre personne par exemple, ça ne regarde que moi, et je n’en parlerai pas, ni ne ferait de scène.
    Je ne vais pas chercher non plus à savoir si ça vient de mon enfance, d’un manque de confiance en moi ou d’une peur de l’abandon !
    « Tu me trompes je ne veux rien voir, ni rien savoir » disent certains couples libres.
    Est-ce seulement pour laisser la liberté à l’autre ? Ou pour éviter d’attiser sa propre jalousie ? Sinon dans l’absolu qu’est ce qui empêcherait de regarder les ébats de l’autre par le trou de la serrure ?

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