Féminisme sexe-positif ou pro-sexe : pas sexe-obligatoire

Traduction d’un article d’une sexbloggeuse britannique ‘girlonthenet’ : Sex is Not the Opposite of Feminism. Plus ou moins en écho à un article par l’elfe sur « Les Questions Composent » où elle dit qu’elle arrête d’être une féministe « pro-sexe ». Girl-on-the-net nous explique qu’être « pro-sexe » (ou « sexe-positive », qui est plus conforme à la notion de départ), c’est plus compliqué que juste de clamer « vive le sexe ! »

corset dessin numérique à l'encre, par audren

dominatrix ou poupée barbie ? (ref. photo (c) srbrenica sur deviantart.com)

Intro de contexte (plutôt que traduction littérale)

GOTN (Girl On The Net) est une sexbloggeuse qui alterne sur son blog éponyme des récits érotiques très explicites avec des tribunes féministes très pertinentes. L’article que je vais vous traduire fait partie de la deuxième catégorie et s’incrit dans le contexte de la mort annoncée d’un tabloïd (le magazine NUTS) réputé pour ses photos de filles plantureuses et topless en page 3. La fermeture faisait suite à une campagne orchestrée par des mouvements féministes contre justement ce genre de publications. GOTN réagissait à certaines prises de positions qui l’avaient énervée, en particulier un article paru sur IndyVoices (un blog associé au journal The Independent) qui se permettait de déplorer le fait qu’en s’attaquant aux magazines « masculins », les féministes renforçaient le tabou sur l’expression sexuelle des femmes (et donnaient encore une image anti-sexe du féminisme).

Début de la traduction proprement dite

It’s not the only thing I’ve seen that wants to pit Feminism against Sex in some imaginary battle of opposites

Ce n’est pas le premier exemple que je croise où les gens veulent opposer le féminisme et le sexe dans une bataille manichéenne imaginaire. J’ai lu des bloggeuses féministes qui disaient se sentir pressurées par une injonction sexe-positive qui exigerait de toutes les voix féministes qu’elles soient simultanément indignées politiquement et fièrement sexuelles. Ce qui par réaction veut à peu près dire que si l’on veut être une vraie féministe — vous savez, le genre qui prend le féminisme sérieusement et qui ne s’en sert pas d’accessoire de mode — il vaut mieux éviter d’avoir une sexualité trop voyante.

Pro-sexe ne veut pas dire pro-la-culture-actuelle-du-sexe

Si je dis que l’article d’Indyvoices est un tas de crottin fumant, c’est parce qu’il considère qu’il n’y a qu’une seule sorte de sexualité : la sorte qu’on nous sert dans des publications de l’acabit de la page 3 de NUTS magazine, et tout ce qui met en scène une dame montrant son décolleté pour s’en payer une tranche aux dépens des faibles hommes qui sont gênés par leurs érections.

Se contenter de dire qu’il s’agit d’une vision étroite de la sexualité serait un terrible euphémisme. Parmi tous les mondes sexuels possibles, cet échantillon est une particule infinitésimale dans un multivers de possibilité infinies.

Donc on peut très bien s’opposer à cette instrumentalisation particulière des femmes tout en étant pro-sexe.

Etre féministe n’oblige pas à dédaigner le plaisir sexuel des hommes

Certains hommes aiment le sexe. Certaines femmes aiment le sexe. Une femme qui aime donner du plaisir aux hommes n’est pas intrinsèquement anti-féministe, de la même manière qu’une autre ne l’est pas davantage qui préfère s’en abstenir, merci beaucoup.

Pour s’abonner au féminisme (j’ai ici des bulletins et une liste d’adhérentes — chaque nouveau membre gagne un pin’s « le féminisme, c’est cool ! »), point n’est besoin de lutter contre quoi que ce soit qui soit susceptible de rendre tel ou tel homme heureux. Il suffit de vouloir l’égalité hommes/femmes. Ce qui veut dire que les articles de Cosmo et Glamour sur « comment plaire à votre homme au lit » ne sont pas nécessairement « anti-féministes ».

Oui, je viens de prendre la défense de Cosmo — aïe. Ça prouve à quel point ça va mal.

Ce qui est anti-féministe, c’est quand ces articles présentent leur version de la sexualité comme étant la seule possible ; quand ce sont ces magazines qui dominent et forgent le discours culturel ambiant, sans prendre le soin de préciser que « hé ! Les gens sont tous différents et il est fort possible que nos conseils sexo génériques ne marcheront pas pour tout un chacun ! Et d’ailleurs, il est même possible que certains n’aiment pas ce style de sexe ». C’est là que ça merde. Le problème n’est donc pas que ces articles existent ; le problème c’est quand ils nous dictent un scénario très spécifique et nous font croire qu’il faut qu’il s’applique à tout le monde.

Donc : vouloir donner ou recevoir du plaisir sexuel n’est pas anti-féministe. Ce qui est anti-féministe, c’est de proclamer que tout le monde doit le donner et le recevoir exactement de la même façon.

S’en prendre à la page 3 n’est pas non plus s’en prendre aux femmes

La campagne féministe contre la fameuse page 3 a essuyé un orage de critiques [NdT : on peut lire une critique assez pertinente ici, par exemple]. Mais il y a une très bonne raison pour qu’elle s’en soit pris plein la gueule : elle a donné l’impression de s’attaquer aux femmes. Genre, vraiment. Alors qu’ils cherchaient à lutter contre ces normes sexuelles qui représentent les femmes comme des potiches décoratives sur lesquelles les mecs peuvent tranquillement se branler (et je suis à fond pour détruire cette image), une partie des slogans de la campagne conduisait à culpabiliser les femmes qui montrent leur corps. Et ça c’est pas sympa.

Si je reviens à mon premier point — il y a mille sortes différentes de sexualité. Et bien la page 3 répond à une sorte très particulière. Dans mon utopie féministe pro-sexe, on pourra trouver des gens qui serviront ce type de sexualité : on verra des femmes qui gagnent de l’argent en montrant leurs nénés pour que des mecs puissent se palucher, et nulle haine ne retomberait sur celles et ceux qui participent à ce joyeux commerce. Toutefois, ceci se produirait dans un environnement qui serait fort différent de celui que nous avons actuellement : dans mon environnement rêvé, ce type de sexualité serait simplement un parmi une multitude, et il ne se présenterait pas comme le modèle dominant du ‘sexe’ tel que la société l’envisage, et personne ne se sentirait pressuré pour y adhérer, ni même le regarder s’ils n’ont pas envie, puisque tout le monde accepterait que le sexe puisse avoir mille autres visages.

On est féministe quand on ne dit pas aux femmes ce qu’elles doivent être. Ou ce qu’elles ne doivent pas être

Pro-sexe ne veut pas dire pro-imposer-ses-désirs-sexuels-à-d’autres-personnes

C’est là que ça fait le plus mal, et c’est un point de vue que j’ai lu fréquemment ailleurs. J’ai lu des articles dans la presse et sur les blogs de personnes que j’admire, dans lesquels les auteures écrivent qu’elles ressentent une pression pour se comporter de façon ouvertement sexualisée afin de rester au goût du jour de la tendance « pro-sexe » du féminisme. C’est la contrepartie de l’argumentaire de l’article d’IndyVoices.

Dans cet article, l’auteur prétend que les « féministes » risquent de rendre tabou la sexualité féminine. A l’inverse, j’ai lu d’autres bloggeuses féministes qui prétendent que celles qui ne tiennent pas à étaler leur vie sexuelle se sentent exclues par nous-autres sexbloggeuses qui nous vautrons dans une orgie numérique de masturbation narcissique.

Je crois que personne ne devrait se sentir exclue comme ça. Etre sexe-positive, ça ne veut pas dire qu’on doive toutes dénuder nos mamelles et s’étaler du chocolat les unes les autres. Ça ne veut pas dire qu’il faille toutes qu’on se masturbe dans le bus ou qu’on révèle les détails croustillants de nos fantasmes sexuels. Etre sexe-positive, c’est accepter que chacun ait des désirs différents : j’aimerais vivre dans un monde où je peux ouvertement aimer le sexe et parler de tout ce que moi et mes amants faisons à mon corps et qui me donne du plaisir. Et d’autres aimeraient un monde où elles peuvent apprécier leur sexualité de façon tout à fait privée, ou ne pas en avoir du tout, ou aimer ça de temps en temps sans vouloir le crier sur les toits.

Et devinez quoi ? On peut tous cohabiter joyeusement ! Une des raisons pour lesquelles j’ai démarré ce blog, c’est que ceux et celles qui aiment les mêmes choses que moi puissent me lire et qu’on puisse partager nos histoires. Et aussi, pour être honnête, parce que j’aime trop frimer et que mes potes en ont marre que je parle toujours de sexe après quatre gin-tonics. Mais ça ne m’oblige pas à imprimer mes confessions et à les brandir à la face des passants qui passent, vu que tous n’apprécieraient pas.

Et donc, même si j’adore parler de sexe, je comprends qu’il y ait des gens qui préfèrent ne pas en parler, ne pas s’y adonner, et ne pas y être constamment exposés. Dans un monde authentiquement sexe-positif, nous pourrions tous vivre heureux et égaux, quels que soient le style et l’expression de notre sexualité, qu’on la préfère exubérante, paisible voire chaste.

Le féminisme est sexe-positif ; pas sexe-obligatoire

Personnellement, je ne me vois pas féministe sans être aussi sexe-positive. Mais être sexe-positive ne veut pas simplement dire qu’il faut que je regrette la fin de NUTS magazine en répétant que je n’ai aucun problème avec la page 3 — ça serait n’être sexe-positive que sur un seul aspect de la sexualité, et ça reviendrait à nier l’énorme problème que représente le fait que c’est ce type de sexualité qui domine notre discours, d’une façon souvent misogyne.

Je pense qu’être sexe-positive, ce n’est pas me contenter de crier « VIVE LE SEXE » et de baiser qui je veux. Ça va plus loin que de savoir quel style de porno je regarde ou pas, ou bien si j’achète des sextoys. Ce n’est pas se demander si j’aime montrer mes seins pour rentrer dans une boîte de nuit et considérer que c’est une manière de m’affirmer en tant que femme. Pour moi, être sexe-positive, c’est d’abord apprécier la diversité des sexualités. Et comprendre qu’avec une telle diversité, c’est impossible d’être toutes d’accord. J’aimerais juste qu’on puisse en discuter sans qu’il faille prétendre que le sexe et le féminisme sont antagonistes.

Je vois bien qu’il reste des tas de problèmes à aborder, et je suis prête à travailler sur le cheminement éthique entre ma sexualité et mes principes féministes. Et je vais pouvoir le faire, justement parce que le féminisme et le sexe ne s’excluent pas mutuellement : ils forment un amalgame complexe mais intime, et il n’est pas question de choisir entre les deux.

17 réponses à “Féminisme sexe-positif ou pro-sexe : pas sexe-obligatoire

  1. Ha je l’aime elle. Merci parce que je ne la connaissais pas. Elle a mis des mots sur le truc qui me titillait depuis plusieurs mois.

  2. Pingback: Féminisme sexe-positif ou pro-sexe : pas...·

  3. Je pense que l’article est a voir dans le cadre du bombardement de pseudo-féminisme dans la presse anglo-saxonne ou, malheureusement, l’étiquette féministe permet de pousser un modèle franchement sexiste, moralisateur, tout a fait régressif et bien souvent pas tolérant des gay, bi et surtout des trans, ou les femmes sont d’éternelle victimes et ou un problème rencontre par des femmes, parfois meme par une femme, est immanquablement generalise comme un problème de toutes les femmes, dont tous les hommes, c’est a dire chaque homme personnellement dans ce contexte, sont responsables. Le Guardian est une bonne source pour ce genre d’articles meme si ca s’est calme depuis une ou deux semaines.

    Je crois que l’article viens en défense d’un féminisme égalitaire et en opposition d’un féminisme égalitaire qui malheureusement n’est pas/plus dominant en terme de distribution grand public.

    Par ailleurs, merci encore une fois pour un article de qualité avec un lien tout a fait recommandable vers le New Statesman. Il me semble que ce blog recommande « Fausse Route », d’Elisabeth Badinter qui décrit mieux que je ne le fait les problèmes d’une approche communautariste du féminisme.

    • Mais fausse route commence à dater. Ça a probablement un peu évolué sur la dernière décennie. Quelqu’un a des ressources plus à jour à recommander sur cette thématique ?

      • Fausse Route est toujours juste sur le cote « arretez de casser le feminisme en faisant de moi une victime » qui n’a pas vraiement change. Je suis pas en accord avec tout le reste, la vision du couple etant par ailleurs assez classique.
        En article recent, un des chants du cygne Minorites, http://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/1589-prospective.html est pas mal sur ce genre de sujet mais de memoire ne traite pas directement des mouvements feministes.

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  7. C’est vraiment un sac de noeud ce sujet des relations féminisme/sexualité.
    Pour preuve aussi le débat sur la prostitution au sein même des personnes se disant féministes, ça part dans tous les sens.

    En tout cas, je partage l’opinion de l’auteure. Merci pour cette traduction.

    • Être féministe, c’est comme être écolo : ça n’oblige pas à être d’accord, peut être même au contraire🙂
      Mais c’est pas parce qu’on n’est pas d’accord qu’il faut se taire.

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