Aime et fais ce que tu veux

Dans un couple libre dit « libre » ou « ouvert », je pense qu’il est illusoire de vouloir se préserver des sentiments dans les relations qui se nouent en dehors du couple. La seule règle qu’on peut s’imposer et respecter, c’est celle d’Augustin : aime, et fais ce que tu veux.

portrait numérique au crayon, par audren le rioual

Aime et fais ce que tu veux (ref. photo cc-by-nc-nd Elise L Elliott sur deviantart.com)

Dans ce que je lis sur les couples libres, je vois très souvent revenir une règle présentée comme une vérité révélée : « ne pas tomber amoureux(se) ». Cette interdiction de s’abandonner aux sentiments dans les relations que l’on tisse en dehors du couple se retrouve d’ailleurs chez la plupart des libertins. Elle part du principe que chacun est capable de tuer dans l’oeuf une passion amoureuse naissante.

Or le propre de la passion, c’est qu’elle nous emporte par surprise. Une curiosité se mue en intérêt. Un intérêt se développe en attirance. Une attirance se transforme en obsession ; tandis que dans le même temps, notre lucidité s’érode, fort à propos d’ailleurs. Et ce n’est pas parce que ça ne m’est pas arrivé depuis que j’ai rencontré ma femme que ça ne pourrait pas m’arriver à nouveau (edit du 9.11.2014 : ça m’est arrivé à nouveau).

En fait, j’ai l’impression que cette règle n’est qu’une réincarnation du pacte d’exclusivité sexuelle qu’on a cru abolir. Car voici encore une règle qu’on s’impose en pensant qu’elle va protéger le couple mais dont on ne peut pas garantir qu’on saura s’y tenir. Tout en sachant que sa mise en application stricte le jour venu ne pourra qu’apporter beaucoup de souffrance (puisqu’il s’agira ni plus ni moins que d’étouffer un amour).

Pour moi, c’est donc une barrière illusoire, qui sert à se rassurer tant qu’on n’a d’yeux que pour l’autre, mais qui ne sert pas à grand-chose quand la passion tombe sur l’un ou l’autre sans crier gare. Soit on décide de l’appliquer brutalement, dans le déchirement d’un sevrage forcé. Soit on décide de passer outre, dans la culpabilité de l’échec.

Personnellement, je ne pense pas pouvoir promettre de ne pas tomber amoureux ailleurs. Je ne peux pas promettre de ne jamais vouloir partir. Je ne peux pas promettre d’être amoureux toujours.

Mais je peux promettre une chose. S’il ne devait rester qu’une règle dans un couple libre, je voudrais l’emprunter à Augustin d’Hippone : « aime, et fais ce que tu veux ». Attention à la nuance de vocabulaire. En Latin, ce n’était pas « Ama », mais « Dilige ». Donc ce n’est pas l’amour passion (amor, cupiditas, quand j’aime l’autre pour moi) qui doit gouverner mon jugement et mes actions mais l’amour altruiste (dilectio, caritas, quand j’aime l’autre pour l’autre). Cet amour, on peut l’entretenir, chacun et à deux. Cette sincère prévenance de tous les instants pour toi, pour tes aspirations, pour notre projet commun, sans m’oublier moi-même, voilà quelque chose que je peux promettre d’entretenir et ne jamais bafouer (y compris si on finit par se séparer)

Et ainsi un couple qui resterait enchaîné par une promesse illusoire d’exclusivité affective n’est pas un couple libre. La vraie liberté, et en même temps la vraie fidélité, c’est quand j’ai suffisamment confiance en toi et dans notre amour pour te dire : « aime, et fais ce que tu veux ».

19 réponses à “Aime et fais ce que tu veux

  1. Décidément, je vais finir par croire que nous ne vivons pas dans le même espace temps…😉
    De ce que je sais des « couples libres » c’est qu’ils peuvent entretenir une liaison sexuelle et amoureuse ou simplement sexuelle avec une tiers personne. Donc évidemment « Aime et fais ce que tu veux » est un fait acquis et bichonné..🙂

    Votre réflexion s’applique plus aux couples libertins ou échangistes (?) qui eux excluent toute implication amoureuse.

    Et puis zut! on s’embrouille avec tous ces termes (les couples libres et les polyamoureux me parlent plus.)

    • Souvent quand on parle de couple libre, les gens* pensent simplement ‘couple ouvert’ (c’est-à-dire ok pour le sexe hors couple, mais pas pour les sentiments – ce qui pour moi est un peu une aberration puisqu’il finit toujours par y avoir quelque chose qui se joue au niveau des sentiments sinon autant baiser une poupée gonflable). (*en tout cas, c’est comme ça que j’ai vu le couple libre décrit dans la plupart des articles « mainstream »)

      Pour un glossaire complet qui explicite mon interprétation des termes, revenir demain.

  2. Pingback: Le petit glossaire de la crémière | les fesses de la crémière·

  3. Cher audren, j’adhère parfaitement a votre vision du couple libre. Il est illusoire, que l’on soit libertin ou non, de promettre une passion éternelle a l’autre, et une exclusivité absolue des sentiments. J’ai toujours enseigné a mes enfants (lors de mon divorce, ils se sentaient obligés de choisir, avec cette culpabilité d’aimer le parent absent alors, entre leur père et moi ) que l’on ne peut interdire a quiconque d’aimer ou de haïr . C’est un fait, lorsque cela arrive . Cela prouve même que nous sommes bien en vie . Bref, il est certain qu’avoir des relations sexuelles nombreuses en couple ou pas, multiplie le risque de tomber amoureux « ailleurs ». Cependant, combien de femmes et d’hommes absolument pas libertins et encore moins libres dans leur couple, divorcent parce que soudain, leur cœur est touché par une autre personne? … Parfois même, le démon de midi et tous les fantasmes de résurrection de jeunesse dus a une passion naissante, leur font faire des choix pas toujours judicieux… Dans un couple libre, la différence est que les choses sont dites, les règles posées, ce qui peut aussi s’assimiler a une forme de respect de l’autre, et qui, paradoxalement, renforce les liens du couple. Aussi, si passion dévastatrice il doit y avoir, le choix de quitter l’autre sera bien plus mûrement réfléchi, et a deux. Il n’y aura pas de phrase du type :  » tu m’as trahi(e), depuis combien de temps tu me trompes?  » etc…. Sans compter la douleur narcissique immense qui en découle. Ce qui ne se produira pas au sein du couple libre. Car tout aura été préalablement préparé, grâce a un contrat tacite . Même si cela ne se fera pas sans douleur, cette dernière sera tempérée par le dialogue permanent qu’il y aura eu auparavant . Être un couple libre nécessite donc beaucoup d’amour et de respect pour son conjoint, de tolérance et de compréhension : personne n’appartient a personne, nous ne nous appartenons pas a nous mêmes ! Accepter cela permet de mieux vivre, car la peur n’exclut jamais le danger .

  4. Cher audren, cela signifie t il que vous êtes d’accord avec ce point de vue ? Bien sûr que vous pouvez le reprendre et la prochaine fois ne me demandez pas! C’est oui par avance …. Au plaisir de vous lire.

  5. Je suis bien d’accord sur le fait que l’on ne choisit pas d’avoir le cœur qui s’emballe. Toutefois, je fais encore une différence assez nette avec une poupée gonflable qu’avec un coup d’un soir (en admettant que se cantonner aux coups d’un soir soit une bonne façon d’éviter de s’investir trop fortement dans une relation en dehors de sa relation « principale ») (encore que je n’ai jamais essayé encore de baiser une poupée gonflable, c’est peut-être pas si mal).
    Le fait est qu’il est tout autant difficile de se garantir contre l’envie radicale de changer de maison en cas de passion (et si « fais ce que vouldras » c’était carrément aller vivre avec l’autre) ?

    • Je ne sais pas si les plans d’un soir sont une vraie protection contre l’investissement émotionnel ou juste un constat que si on arrive à ne pas vouloir se revoir, c’est justement qu’on y arrive.
      Et si un jour ça nous prend, et que la passion nous attire irrémédiablement ailleurs, c’est l’injonction « aime » qui doit faire que la séparation se fasse sinon sans pleurs, du moins sans grincements de dents. En tout cas, une chose dont je suis convaincu, c’est qu’on fait moins de dégâts dans l’une ou l’autre relation en ne les envisageant pas d’emblée comme mutuellement exclusives.

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  9. J’ai rarement lu quelque chose d’aussi intelligent. Je partage à 100%. Je découvre ce blog grâce à un lien qui se promène sur Facebook, et je suis sous le charme de votre plume, de votre ton, de votre conception de la liberté. Merci, merci infiniment pour ce superbe blog !

  10. Au fond, tout cela tourne autour du sens que l’on donne à deux mots: amour et fidélité. Dont il se trouve (comme un fait exprès), que ce qu’ils représentent pour les uns et les autres, et dans le temps, peut être fondamentalement différents dans ce qu’ils recouvrent.
    Et cela me rappelle les situations dites de « négociation de contrats » lorsque des désaccords existent sur le fond: ce que l’on appelle négociation consiste en réalité à trouver les mots qui, par l’ambivalence de leurs sens, satisferont les deux parties, chacun y trouvant son compte..tout en sachant bien au fond, c’est très pervers, que l’autre peut le comprendre différemment, et qu’on reste donc à la merci d’un différent ultérieur. Mais dans cet espèce de motus vivendi, on avance quand même, en pariant sur l’avenir! Et je pense que si les conditions d’une union légale ne comportaient pas ces ambiguïtés latentes, il y aurait bien moins de candidats pour accepter une réalité plus claire (et bien sûr moins de divorces). Mais est ce ce que ce que veut la société?

    • Non seulement le sens des mots amour et fidélité diffère entre les parties, mais il évolue au fil du temps. Et donc l’ambiguïté originelle est peut-être simplement une invitation à garder le dialogue ouvert – à bon entendeur, salut.

      • Oui j’avais bien dit aussi « dans le temps ». Comme dans le cas des contrats commerciaux, les partenaires, bien conscients de l’ambiguité qui existe, redoutent par dessus tout d’entamer une nouvelle negociation alors qu’un accord a ete trouvé et que les choses apres tout ne vont pas si mal.. Ce que je veux dire, c’est que pour la plupart des couples, l’union a lieu sur une base « amoureuse » de debut de relation, dans la phase ou l’emerveillement et l’illusion sont au plus fort. Le contrat est conclu dans ces conditions, il est ensuite tres difficile d’y revenir. ( « au fait ma cherie, nous avions mis nos reves de fidelité et d’amour-toujours en commun, mais maintenant que j’y vois plus clair, laisse moi te preciser certains details….. »). Generallement, dans ce genre d’union, c’est lorsque l’accident arrive que la discussion a lieu, bien sûr dans les plus mauvaises conditions.
        Il faidrait que le couple, dès sa formation et en pleine phase passionnelle (alors qu’à ce moment ils sont justement en train d’imaginer pouvoir enfin former un couple « parfait » au sens judeo chretien, ils resistent à cette idee et ouvrent la discussion. Il fait pour cela une grande maturité, ça n’est pas courant…

  11. bien d’accord avec cette analyse.. le candaulisme et le libertinage sont des formes de possessivité psychologiques fortes.. quand le mec ne va pas en club avec un état d’esprit plus mercantile qu’échangiste du genre, tu baises ma femme, je nique la tienne, meme si ca ne lui dit rien… on n’est jamais à l’abri de tomber amoureux.. dans un club, au boulot, ou dans le métro… moi c’était au musée Rodin..
    Une femme est avant tout bridée par son éducation et la perception de son role social. elle ne voudra pas paraitre salope, c’est pour cela que les relations de couple sont parfois si insipides.. quand elle se lache, elle ne connait plus personne… l’atterrissage cependant ressemble parfois à un lendemain de cuite.. il n’est pas toujours simple d’entendre sa compagne monter dans des harmoniques qu’on ne la savait pas capable de sortir, surtout quand le mec en question est plutot pas mal et monté comme un 13 T….. Beaucoup d’hypocrisie dans tout cela je trouve.. et le monde du fantasme ne rejoint pas systématiquement celui de la réalité.

  12. Pingback: 8 gros mensonges sur l’amour (et le rétablissement de la choquante vérité) – partie 2 | Laura Ingalls 2.0·

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